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Les Gurrelieder par Esa-Pekka Salonen à la Basilique de Saint-Denis : un fabuleux cadeau d‘anniversaire !

Les Gurrelieder par Esa-Pekka Salonen à la Basilique de Saint-Denis : un fabuleux cadeau d‘anniversaire !

30 juin 2018 | PAR La Rédaction

Esa-Pekka Salonen avait choisi le Festival de Saint Denis et le Philharmonia Orchestra pour fêter le 26 juin (avec quelques jours d’avance) son 60eme anniversaire. Pour ce double anniversaire (le festival lui-même en est à sa cinquantième édition), c’est plutôt le chef finlandais qui a offert au public un magnifique cadeau avec une interprétation somptueuse et rayonnante des trop rares Gurrelieder de Schönberg.

Par Denis Peyrat

Les Gurrelieder, auxquels Schönberg a consacré 10 ans de sa vie avant leur création triomphale en 1913 à Vienne sont une œuvre inclassable au carrefour des XIXeme et XXeme siècles. D’une richesse et d’une complexité exceptionnelles, l’œuvre révèle une orchestration somptueuse qui fait penser à la fois à Richard Strauss et Wagner (avec des leitmotive qui ne sont pas sans évoquer Tristan). Leur gigantisme évoque aussi le Mahler de la symphonie des Mille avec des effectifs orchestraux nécessitant pas moins de trois cent exécutants, avec quatre harpes d’impressionnantes sections de vents et percussions. Les poèmes du danois Jens Peter Jacobsen forment un conte médiéval où la nature a une place toute particuière. Ils racontent l’amour, au château de Gurre entre le roi Waldemar et la jeune Tove, que la jalouse reine Helwige jalouse fera exécuter. La deuxième partie sombre dans le fantastique, quand après avoir maudit Dieu de ne pas avoir protégé son amour, Waldemar est condamné à errer sans fin dans des chasses nocturnes avec sa Horde sauvage, tel le Hollandais volant et son vaisseau fantôme qui a inspiré Wagner.
Pour magnifier une œuvre à la telle complexité orchestrale luxuriante, il faut un chef d’exception : Esa-Pekka Salonen, qui avait déjà interprété l’œuvre de façon mémorable à la Salle Pleyel en 2014, est tout à fait l’homme de la situation. Dès les premières notes de la partition, on est frappé par la fluidité, la légèreté et la transparence que le chef arrive à faire transparaitre de cette immense masse orchestrale.
Le geste est ample, souple et expressif, et le chef s’adresse tour à tour aux différents pupitres avec une intention bienveillante pour les faire ressortir, magnifiant des détails orchestraux au sein de cette pate sonore foisonnante. Les interludes et préludes qui rythment le récit sont autant de mini poèmes symphoniques intégrés dans une partition dont Salonen arrive à rendre lisible le déroulé en faisant ressortir la grande puissance dramatique de l’œuvre. Le Philharmonia Orchestra, qu’il dirige depuis 10 ans, est sans doute l’instrument idéal pour rendre justice à cette musique.
On regrettera cependant que l’effectif exceptionnel écrase parfois les voix solistes mêmes vaillantes ; l’acoustique de la Basilique y est sans doute pour beaucoup et on rêve d’une nouvelle interprétation par le chef finlandais de cette œuvre à la Philharmonie, après une version un peu décevante par Jordan en 2016.
Pour cette œuvre vocalement exigeante, le chef peut s’appuyer sur une distribution de très haut niveau, en grande partie similaire à celle que l’on avait déjà entendue à la Salle Pleyel. Robert Dean Smith, familier de cette œuvre qu’il interprète par cœur, est un ténor solide aux aigus sonores, qui a été aussi Tristan à Bayreuth. Dans le rôle écrasant de Waldemar, il fait preuve d’un bel héroïsme mais sans se départir d’une belle expressivité. Remplaçant Alwyn Mellor initialement prévue, la soprano Camilla Tilling est une lumineuse Tove. Dans ce rôle souvent dévolu à des voix wagnériennes très larges, son timbre clair et son émission donne un lyrisme particulier à cette jeune héroïne pour laquelle le roi Waldemar défiera Dieu et se damnera.
Le Ramier a pour unique intervention un lied qui relate la fin tragique de Tove : ce monologue très lyrique et dramatique trouve en Michelle de Young une interprète quasi idéale. La richesse de son timbre du grave le plus opulent à l’aigu le plus efficace est au service d’une expressivité magnifique et d’un remarquable sens du texte.
La courte intervention du Paysan bénéficie de la belle voix de basse de David Soar, au timbre plein et charnu. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est un bouffon Klaus expressif au caractère affirmé, dans un rôle qui peut parfois tomber dans la caricature. Enfin l’actrice Barbara Sukowa manie parfaitement le sprech-gesang dans une scène d’exaltation champêtre dont elle fait ressortir toute la poésie singulière « Erwacht, erwacht, ihr Blumen zur Wonne ».
Pour cette œuvre monumentale le chœur était constitué de 180 chanteurs réunissant les étudiants des prestigieuses écoles anglaises que sont les Royal College et Royal Academy of Music, la Guildhall School et les professionnels des Philharmonia Voices tous remarquablement préparés par Aidan Oliver.
Les redoutables chœurs d’hommes à douze voix de la chasse sauvage sont interprétés avec une belle précision dans leur grande et complexe sauvagerie, mais les jeunes chanteurs, placés en retrait entre les colonnes ont eu un peu de mal à se projeter au-delà du gigantesque orchestre.
En revanche l’hymne final au soleil, qui fait enfin au bout de deux heures d’attente s’envoler les voix féminines rejoignant l’ensemble des forces chorales et orchestrales, est une apothéose éclatante qui s’élève de manière grandiose dans la basilique et provoque instantanément un triomphe mérité de la part du public conquis.
Très bon anniversaire Esa-Pekka Salonen et merci pour ce beau cadeau !

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La Rédaction

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