Musique

Asa : Chanter en plusieurs langues est la meilleure chose que l’on puisse faire

24 octobre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Tout sourit à Asa. Après un premier album éponyme écoulé à plus de 300 000 exemplaires, et le prix Constantin 2008, l’auteure-compositrice et guitariste nigériane est de retour dans les bacs depuis le 25 octobre. Fidèle à elle-même, Asa offre à ses fans 12 titres qui mêlent influences jazz, soul, blues, et folk, Yoruba et Anglais. Chantant des thèmes plus personnels : l’amour et le doute, « Biutiful imperfection » est peut-être encore meilleur que l’album « Asa ». Dans les mélanges subtils de l’album, le sentiment de joie finit toujours par l’emporter. Rencontre avec une artiste entière : aux multiples facettes, influences et talents.

Pouvez-vous nous parler du titre que vous avez choisi pour ce deuxième album?
« Beautiful imperfection » parce que musique et chansons sont belles mais elles sont imparfaites. C’est un album joyeux, si tu l’écoutes bien. Et qui explique ce que je comprends de la vie : une chose superbe, mais également pleine de hauts et de bas, d’ici et de là-bas. C’est un mouvement continu qui te force à te poser pour comprendre ton environnement

Cet album semble plus personnel et moins « engagé ». Il n’y a plus de grands titres politiques comme « Fire on the mountain », ou « Jailer » qui avaient contribué au grand succès du premier album. Est-ce venu comme ça ou était-ce un choix ?
C’est venu comme ça. Pour le premier album j’ai juste exprimé ce que je ressentais. C’était des thèmes importants pour moi et qui me préoccupaient. Bien sûr que ce sont des thèmes qui me préoccupent toujours, mais dans ce nouvel album je ne voulais pas paraître prêcher. Je ne voulais pas continuer à faire les mêmes choses, si je ne les ressentais pas aussi fort, si les chansons n’étaient pas complètement inspirées. Mais il y a encore deux ou trois chansons dans cet album qui évoquent des problèmes politiques, mais qui restent joyeuses et pleines d’espoir.

A travers les photos signées Jean-Baptises Mondino, et la première vidéo, très léchée années 1960, « Be my man », cherchez vous à donner une image plus sophistiquée de vous-même que pour le premier album ?
Oui, je continue à partir de ma musique, mais j’ai voulu montrer un autre côté d’Asa. Et je crois que c’était le bon moment pour ca. Je voulais danser plus. Je chante beaucoup l’amour dans cet album. Et pour le côté rétro, j’ai rassemblé les influences de la musique que j’écoutais enfant. Nous avons essayé de nous amuser à partir de l’idée d’un hommage à la Soul des années 1960. La vidéo a en fait été inspirée par les Blues Brothers, avec Aretha Franklin et toutes les figures de ce temps.

Pourquoi parle-t-on d’ « afro-folk » pour décrire votre musique aux multiples influences ?
Je pense que les gens aiment donner le label d’Afro à ma musique, parce que je viens d’Afrique. Je crois que les gens aiment rendre mon chemin et mes origines. Je pense à la musique, comme à de la musique. Je ne sais pas je ne peux pas classer. Et je n’aime pas vraiment faire ça. Je veux juste que les gens comprennent et soient touchés par ce que je chante. Dès le début, ca commence avec une mélodie toute simple, et après viennent les premiers mots. Je chante en deux langues, Yoruba et Anglais, et à partir de là, ça doit grandir. Mais l’idée est toujours là dès le début. Quand je travaille avec les musiciens, je dois déjà savoir ce que je veux. Je cuisine d’abord et avec eux j’ajoute les ingrédients.

Vous composez différemment votre musique en Yoruba et en Anglais ?
C’est un peu différent. En Yoruba, j’aime raconter un certain type d’histoires. Je sens le peuple, je veux faire parler mon peuple. Le Yoruba est plein d’histoire et de proverbes que j’adore. En Anglais, c’est différent. Je ne peux pas faire les chansons que j’ai imaginées en Yoruba en Anglais, c’est impossible. En Anglais, je veux des sujets plus ouverts.

Pouvez-vous expliquer de quoi parlent les trios chansons en Yoruba de “Biutiful imperfection” : Bimpé, Oré, et Broda Olé?
Oré ca veut dire ami en Yoruba. C’est quand l’amitié se fane, quand tu ne fais plus confiance à un ami. C’est une situation typique au Nigeria. Je me rappelle en grandissant voir tellement de gens, puis on se choisit des amis. Et parfois une copine te prend en traître, elle regarde son mec, ou des choses comme ça. Et là, la copine trahie lui dit : « Ne viens plus dans ma maison, je ne veux plus te voir ». La chanson vient d’une histoire vraie. Je me rappelle de voir les adultes se battre, une femme essayant de protéger son mari de ses copines, et ça continue comme ça..

Bimpé, c’est un autre cas typique de filles yorubas. Quand une femme va se marier, elle entre dans une famille. Et elle a de la chance si cette famille l’aime. Elle n’épouse pas seulement le fils, mais en fait toute la famille. Dans la chanson, Bimpé est la future belle-sœur, et la fiancée lui parle. Elle lui dit : « Je sais que tu ne m’aimes pas. Mais tu sais quoi ? J’adore ton frère, alors tu ferais mieux de te mettre ça dans le crâne. Fais quelque chose : va dans la lune où à la mer pour te changer les idées et réfléchir, mais sache que de mon côté, je suis là pour rester. Je ne crois pas que la situation soit la même en Europe. Ici, c’est plus libéral, je suis sûre que ça arrive. Là l’image c’est vraiment l’image de deux filles dans la rue, qui roulent leurs foulards autour des poignets et se préparent à se battre…(rires) Ce genre de trucs !
Quand je chante en Yoruba, c’est une chose vraiment chouette, il y a beaucoup de drames, avec des images, et ça c’est dur à exprimer en Anglais.

Broda Olé c’est un gars qui influence la jeunesse dans le mauvais sens. Il apprend des mauvaises choses aux jeunes, et les mères ne sont pas contentes. C’est une chanson ironique, drôle. Mais elle parle aussi du pays. De nos dirigeants qui sont censés emmener le pays vers le bon endroit, et ils commencent à entraîner des jeunes gens qui veulent être comme eux. Et le pays commence à protester et dit : « Hey, ne faites pas ça ! Mes enfants se retournent contre moi pour devenir comme vous ! Si ça continue comme ça, quand ils vont être grands et diriger le pays, celui-ci ne sera pas en bon état, il va commencer à décliner ». Le message est que les dirigeants doivent donner de bons modèles, pour que le pays continue où ils se sont arrêtés.

Découvrez la playlist Asa avec Asa

Pourquoi avoir imaginé une musique si joyeuse pour décrire un doute aussi radical dans la chanson « The way I Feel »?

C’est la vérité, c’est la « manière dont je me sens », ça a beaucoup à voir de là d’où je viens. Ca  à voir avec des pensées et des frustrations. Parfois, je me sens seule, frustrée, et handicapée. Je sais que je ne suis pas la seule, mais je suis déçue, et j’exprime la manière dont j’aurais voulu que les choses se déroulent…

Encore maintenant vous vous sentez parfois frustrée ?
Oui, parfois je me sens frustrée. Et dans la chanson, je dis que peut-être personne n’écoute la vérité. Ou est-ce moi ? Et je me dis qu’il faut que je continue à regarder à l’intérieur de moi. A force de faire des choses, de les initier, parfois on se sent un peu frustré. Mais on ne s’arrête pas là, tu dois continuer à avancer. La chanson montre aussi qu’il y a de l’espoir. C’est la vie, c’est vivant, ce n’est pas un conte pour enfants. Je pense que ces hauts et ces bas sont nécessaires, quand comme moi, on vit vraiment sa vie et qu’on la traverse de part en part.

Dans « Preacher Man », est-ce au prêtre que vous vous adressez ou à Dieu ?
Je le prie lui d’avoir la foi (rire). Un homme de Dieu doit avoir la foi. Alors je vaislevoir, je lui dis que je suis sur les genoux, que je n’ai plus de solution, que je suis déçue des gens, que je ne peux plus leur faire confiance, et que je n’ai plus d’autre choix. Je viens le voir pour qu’il m’aide et il doit avoir la foi pour m’aider. Je ne sais pas si j’ai tellement confiance en lui… Mais en fait à travers lui, c’est à Dieu que je parle : je lui dis oui, j’ai été mauvaise, mais je veux que tu sois avec moi. La chanson porte sur le fait de partager les fardeaux quand le poids est trop lourd. Parfois tu t’inquiètes, tu es confuse, tu atteins un moment dans la vie où tu n’es pas sûre et tu as besoin que quelqu’un partage cela avec toi. Tu veux parler avec quelqu’un, seule à seul…

La dernière fois que je vous ai vue sur scène, c’était pour le superbe hommage à Miriam Makeba l’automne dernier au cirque d’Hiver. Que représente-t-elle pour vous ?
Faire partie d’un hommage à Miriam Makeba était un immense honneur. J’ai toujours cru que j’allais pouvoir la rencontrer. Mais elle est partie. Elle représente l’espoir. Je me rappelle, quand j’étais petite, j’écoutais Miriam Makeba à la radio. Et elle rassemblait tout le monde Elle sortait de l’Afrique, et parlait de notre continent dehors. Elle était belle et tellement élégante, et elle représentait tout cela. Elle me donnait l’espoir. Je me disais « Asa, ne t’inquiète pas, Miriam Makeba est dans le monde, et nous représente, quand tu seras plus grande, tu feras la même chose ». Et je l’adore et continue à la découvrir, je ne savais pas qu’elle avait chanté dans toutes ces langues. Chanter en plusieurs langues est la meilleure chose que l’on ne puisse jamais faire. Incorporer toutes ces influences différentes, c’est fantastique !

Asa, ‘Beautiful imperfection », Naïve, sortie le 25 octobre 2010, 14 euros.

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En concert à Paris les 4 et 5 mars 2011 sur la scène du bataclan et le 19 octobre 2011 au Zénith

« Les recherches d’un Chien » à la Maison Rouge
Gotan Project à la Fiesta des Suds
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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