Musique
“Thiossane”, premier album: Et la parole se fit poème.

“Thiossane”, premier album: Et la parole se fit poème.

08 août 2011 | PAR Pascal

Comme les lamantins vont boire à la source. Paris XVIIème, rue des dames, hôtel restaurant l’Eldorado, face à un marchand de sapes sénégalais, terrasse de midi et déjeuners de quartier-village, un jour solaire de juillet 2011. L’homme est un arbre, Ablaye Ndiaye Thiossane. Fils d’une Nation, jadis empire, prince en quête d’une voix à soixante-quinze ans, porté par quelques cinq mille ans de fleuve, de guerres tribales et de traditions, initiateur de la négritude dont il écrira t chantera l’hymne, il sort son premier album éponyme. Florilège musical de sa langue maternelle, Thiossane nous narre ce que jadis, sa mère lui contait à la veillée. Album pas plus revendicatif que mystique, il est la source d’une histoire essentielle qui fonde de la Guinée au Ghana en navigant le long du Sénégal les racines d’un fleuve inépuisable, celles des arbres millénaires qui les bordent, nommés griots. On boit ses paroles comme les lamantins vont boire à la source [ Léopold Sédar Senghor] . Rares. Et ces paroles se firent poème.

Il est toujours étrange tant dans le respect que la formulation de s’adresser à un homme aux cheveux blanchis par la nature et tant de cultures. Outre la dépendance coloniale, outre l’indépendance et la « bonté du père Senghor qui savait écouter son peuple et rassembler ce qui était épars », outre la francophonie et la gratuité totale de l’enseignement, outre l’Islam chère à leurs cœurs, le conte maternel, celui de la veillée-commune culture planétaire (qu’on s’en souvienne)- révèle l’essence de l’art de Thiossane : l’étoile ultime au-dessus de Dakar. Une mère. Bien plus qu’un album de « jeunesse », celui qui narre la jeunesse du prince, transmission du djéli (sans sacré en pays Mandingue), Thiossane s’unit aux Diabaté, Koité, Kouyaté et Tounkaté du Mali, aux lignées royales des Cissoko, Djéli Moussa Condé,  et Djeli Moussa Diawara ou Jali Musa Jawara de Guinée, se joint aux Jobarteh, Saho et Jobarteh de Gambie, aux Sekou et Badjéh du Niger, aux Koulibaly du Burkina Fasso, rejoint l’âme des Rose, Mbaye, Mboup, Diabaté, Samb, Ndiaye, Keita, Diop et Kanaté de son Sénégal.

Si parler de l’unité africaine, semble une hérésie, voire un désir de colonisateur, la culture griot est un fait culturel transversal. L’Empire mandingue s’étendait, à son apogée, au milieu du xiiie siècle, de l’Afrique occidentale (le berceau étant en Guinée), du sud du Sénégal aux frontières du Tchad à l’est, englobant l’actuel Mali, une partie de l’actuel Burkina Faso, le nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Son apogée correspond au règne de l’empereur Sundjata Keïta dont les glorieux exploits ne cessent d’être commémorés encore de nos jours. Naré Maghann Konaté, à sa mort, avait offert à son fils Sundjata — que la prédiction des chasseurs-sorciers annonçait comme futur chef de l’Empire — un griot, Balla Fasséké, qui devait lui servir de soutien et l’accompagner dans son règne. Balla Fasséké, le griot de Soundiata Keita donna naissance à la lignée des griots Kouyaté dont l’activité se poursuit encore de nos jours.

Ici tout est royal, aristocratique. De la bouche même de Thierno, le saxophoniste alto et ténor d’Ablaye Ndiaye Thiossane (qui fit les tournées avec Peter Gabriel avec Youssou Ndour) et de Cheikhna N’diaye, son guitariste, le Président Léopold Senghor a gouverné, n’a pas présidé. Le statut royal, aristocratique reste une fondation de l’esprit politique sénégalais. De leur mentor, ils sont fiers. En musiciens qu’ils sont, baignés de la culture soul, rock, jazzistique et afro-cubaine de l’Europe et de l’Amérique, ils parlent d’un président poète à l’écoute, sachant répondre aux besoins. Thiossane, de son enfance, s’il garde la force des contes traditionnels, n’en a pas moins le souvenir amer d’un père qui ne voulut pas qu’il chante, sa famille royale déchue, il lui fut interdit de chanter, lui le descendant de trois siècles de griots, conseillers des rois et chanteurs, guerriers.

Il  commence sa carrière de musicien chanteur en 1952. Il puise son inspiration dans les disques afro cubains de son père, puis à la radio où il découvre Tino Rossi et Duke Ellington. Le titre « Talene Lampe Yi » sera retenu en 1996 comme hymne radiophonique du festival des arts africains (Festival des Arts nègres, organisé par L.Sedar Senghor, à Dakar). C’est le début de sa reconnaissance. Il faudra attendre 70 ans pour profiter de son premier album, « Thiossane » qui sort chez Discograph le 03 octobre. Ablaye Thiossane s’est également consacré toute sa vie à sa carrière de peintre-plasticien qui l’a mené à travers le monde pour différentes expositions. Aujourd’hui, accompagné de grands musiciens africains dont certains anciens de l’Orchestra Baobab, plusieurs générations de chanteurs dont Khar Mbaye Madiaga, la doyenne des cantatrices sénégalaises, il nous fait un véritable don avec cet album qui regorge de merveilles musicales intemporelles.

Grâce au conseil de Medoune Diallo du groupe Africando et à la persévérance d’Alain Josse, producteur délégué de Syllart Production, un groupe de musiciens talentueux a été constitué pour l’élaboration du projet. Afin d’obtenir un champ d’écoute plus large, le producteur Ibrahima Sylla fit appel à 5 chanteurs de générations différentes de la musique sénégalaise, créant ainsi une nouvelle symbiose  musicale : Khar Mbaye Madiaga, Balla Sidibé, Medoune Diallo, Souleymane Faye, Doudou Seck et Assane Mboup (lead vocal de l’Orchestra Baobab).

Arrangements : François Bréant (Enzo Enzo, et clavier de Bernard Lavilliers), qui a travaillé sur « Soro » de Salif Keita (Mali), « Orientissimo » de Thione Seck (Sénégal), « Sinikan » de Sékouba Bambino (Guinée),  « Titati » de Bako Dagnon (Mali).

Au milieu de la courette insolite aux tables de bistrot du village de l’ancienne Plaine Monceau, le temps s’est arrêté pris par la vague de l’étranger qui est en moi, en nous, dont la musique et ses apôtres pop nourrissent la foi particulière qui les habite et se nomme « origines ». Sans regrets, sans remords, il délivre une musique qui s’ouvre sur un monde, celui du matriarcat. Des pères, ils en ont : Senghor poète républicain socialiste père de la Nation,  l’Islam qu’ils disent avoir vécu bien avant le Prophète,  le wolof langue croisée des chemins des cultures qui s’installent par tradition et invasion, l’esprit de la nature donnant la fluidité animiste et  ce sourire solaire. Mais à l’origine de l’origine, reste la mère, ses contes et ses fables, une transmission « mère/enfants » que l’on boit comme le lait, comme l’eau de source, celle où nous disent les enfants aux yeux perçants et premiers de la Négritude, les lamantins vont boire pour que la parole et la musique moderne qui la porte, devienne celle du poète et de son sang sacré, liqueur de vie, nôtre.

Je quitte la table modeste des convives. En guise d’au revoir, Thierno et N’Diaye me lancent un « Vouloir partir ne permet pas de partir, C’est pouvoir partir qui permet de partir. » Il y a des jours où, Armstrong, j’aimerais être noir.

Concerts

26 Octobre Les Primeurs de Massy ( 91)

03 novembre – New Morning / Paris (75)

05 novembre : ville et musiques du monde / Le Cap Aulnay (93)

 

 

Pascal Szulc

 

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