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Edito : Cultures du fragment, miroirs de nos vies mouvementées ?

06 avril 2012 | PAR Yaël Hirsch

2012, le temps semble toujours et encore se rétrécir comme une peau de chagrin; Internet a réduit nos activités à une série de petites taches morcelées; même en période électorale, plus question de définir de longs moments « sérieux » sur les programmes et sur les idées. Puisqu’il il faut divertir et surtout conserver l’attention, les comiques cuisinent directement les politiques, et le lifestyle joue à égalité avec les plus lourdes questions économiques et sociales. Comme dans la chanson de Brel, à peine évoque-t-on un sujet qu’on est déjà en train de penser « Au suivant! ». Dès lors, se pose l’éternelle question de la  modernité et tous ses « post » et « hyper » :  Où trouver le fil rouge pour nous orienter en individus curieux dans ce long tunnel d’instants clignotant comme des néons ?

Ce dossier fragmentation – qui contient paradoxalement des articles très fouillés et une playlist très pointue – interroge la manière dont notre pensée et notre goût suivent le rythme endiablé et le zapping déchaîné de nos vies.  Il reprend une question qui se pose depuis l’invention de la vapeur… Mais, qui, à l’image de la forme littéraire qu’est la nouvelle, semble connaître un regain de vitalité et de nouvelles mutations.

Comme une pièce de monnaie qui serait le sésame de notre temps, la fragmentation a deux faces : la face sombre, celle de l’oubli et de l’opium. Alors qu’ils sont calibrés pour usage facilité, les morceaux de culture et de pensée sont plus disponibles. Et peuvent servir de divertissent facile aux vraies questions de la vie. L’exemple de la mort, et de la fin des vrais deuils, est de ce point de vue frappant.Moins grave, mais tout aussi tragique est la superficialité malheureuse de Bridget Croft, suspendue à l’instant d’une bulle de champagne et d’une jeunesse fugace qu’aucune cloche ne saura conserver.

Mais, ce dossier ne suit pas le sillon inquiet et tenté par la réaction des grands philosophes du 20e siècle (Oswald Spengler, Leo Strauss…) qui se sont préoccupés du déclin de notre civilisation. Le disque est mort et l’on n’écoute plus la musique que par titre ou par bribes sur youtube ou i-tunes ?  Il y a effectivement une perte et un changement. Mais il y a également des renouveaux, des pratiques inédites. La fragment s’offre généreusement au libre choix et au vouloir de l’individu qui se prépare pour s’en saisir. Et s’il fallait faire notre propre mea-culpa, la jolie vitrine de notre site participe avec enthousiasme à ce mouvement général de fragmentation, lorsqu’elle vous fait joyeusement partager ce patchwork éclaté que sont nos cultures. Mais ce n’est que pour mieux servir notre  objectif : que vous alliez chercher rien que ce qui vous intéresse et que, au détour d’un article-ovni, vous élargissiez le champ de vos envies.  Ce caractère pratique et adapté se retrouve dans le format court qui triomphe vers la fin de la journée, sur les grandes chaînes nationales de la la TNT. On peut regarder « Bref », mais même dans cette instantanéité, rien n’empêche de zapper. La liberté du fragment n’est donc pas toujours une commodité. Au théâtre, par exemple, certains dramaturges et metteurs en scènes contemporains proposent de véritables fresques « à trous » et néanmoins riches de références et de matière. Des moments longs et éclatés où le spectateur ne peut pas tout saisir d’un coup. Il est alors invité à s’emparer activement d’une partie de ce qui lui est proposé pour composer sa propre pièce.

Ainsi, à l’image également de  Michael Haneke, nombreux sont les créateurs qui pratiquent le fragment non pour nous divertir, mais pour choquer notre ligne accélérée des temps. Dans la culture, le fragment permet peut-être aussi de s’émanciper du fragment.

Bonne Lecture et Joyeuses Pâques à tous,

La rédaction.

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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