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Thibaut de Saint-Pol, Ecrire c’est aussi faire un travail de sociologue

02 mai 2010 | PAR Yaël Hirsch

Jeune auteur talentueux, Thibaut de Saint-Pol vient de sortir son troisièmes roman chez Plon : « A mon coeur défendant » (article, ici). En parallèle Thibaut est sociologue, enseigne à Sciences-po et publie également un essai sur notre rapport au corps « désirable » -et surtout mesurable- aux Puf.  Il nous a donné rendez-vous dans un petit café de Montparnasse, juste en face d’un cinéma qu’il adore, Le Bretagne, pour nous parler de son travail d’écrivain.

Quelle est la « vraie histoire » du Traité de Versailles pendant la Seconde Guerre ? Et qu’est-ce qui t’a inspiré dans cette histoire ?

Quand un traité de paix est signé on n’en signe qu’un seul exemplaire qui est conservé par la puissance qui accueille les pourparlers et on envoie des Facsimilés aux autres Etats. Il n’y a donc qu’un seul original du Traité de Versailles. Or, le point de départ de mon roman c’était la découverte du fait que cet original a totalement disparu. Quand le gouvernement a été déplacé à Bordeaux, il a été oublié. Il a été mis à l’abri au Château de Rochecotte qui est l’ancienne demeure de Talleyrand (Indre-et-Loire) et on se serait aperçu qu’on l’avait oublié là-bas alors que les Allemands approchaient. Les Français ont alors envoyé un messager pour le récupérer. Or, il s’avère que ce qu’ils ont rapatrié était une version préparatoire, qui a ensuite été envoyée à l’ambassade à Washington. Pour la petite histoire, la version préparatoire avait un velours vert sur la couverture, alors que l’original avait une couverture en velours blanc. Selon d’autres thèses, les Allemands l’auraient récupéré. Si c’était le cas pourquoi n’ont-ils pas mis en scène cette découverte? Eux qui le considéraient comme un « Diktat », symbolisant le coup de couteau dans le dos et la paix injuste.

Pour Hitler récupérer ce Traité, c’est quelque chose de symboliquement très fort. Il existait un commando spécial, le commando Künsberg, chargé de rapatrier des biens, des œuvres d’art et des archives. Pour les Allemands, détruire les archives françaises et réinventer le passé du pays était quelque chose de très important. Il y a une très belle thèse de Sophie Coeuré sur la question (La mémoire spoliée. Les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique, Payot, 2007 nlrd). Et bien évidemment le Traité de Versailles était un document qui intéressait tout particulièrement le commando Künsberg. On a alors pensé que les Allemands l’avaient récupéré et qu’après la guerre et la défaite, il a été emmené à Moscou. Mais les archives de Moscou ont été ouvertes en 1990 et on ne l’a pas retrouvé. Donc on ne sait absolument pas ce qu’est devenu ce Traité de Versailles. Et l’idée du roman c’était de dire :  » moi je vais vous raconter ce qui s’est vraiment passé, pourquoi cette légende et ces quiproquos. En fait on l’a confié à une jeune-femme, un matin de juin 1940, et il a fallu qu’elle parte sur les routes de France avec ce Traité dont elle se serait bien passé et il a fallu qu’elle se montre à la hauteur de cette mission et elle est partie avec ce paquet contenant le Traité de Versailles ».

Et comment l’Histoire a-telle été source d’inspiration pour toi?

Je voulais écrire quelque chose d’assez différent des mes deux précédents romans. Et je voulais montrer comment le passé joue dans le présent. Ce qui m’intéressait, c’est la découverte du personnage contemporain du jeune allemand, Theo, face au personnage chargé de sauver le Traité alors qu’elle est devenue une vieille dame. Elle qui ressemble à toutes les autres vieilles dames, vivant dans ce petit village, cache un passé et une histoire et il y a un certain nombre de secrets qui vont disparaître avec elle. Ce garçon va petit à petit remonter les fils et essayer de faire parler cette dame pour recueillir cette histoire avant qu’elle ne disparaisse avec elle. En plus, cette dernière a des clés qui relient sa petite histoire et la grande Histoire. Il faut vraiment se méfier de ces vieilles personnes qui ont un physique commun. On ne sait pas ce qu’elles cachent et qui elles ont été autrefois. Il y a avait aussi en moi le petit garçon qui n’a pas connu beaucoup ses grands-parents et qui a des petites bribes de souvenirs de son enfance quand son grand-père lui parlait. Il me reste deux trois anecdotes de la guerre par mon grand-père. C’était aussi une manière d’interroger ce qu’avait pu être le passé de mes grands-parents à moi. Le jeune Allemand qui vient frapper à la porte de cette vieille dame, c’est peut-être un peu moi. Theo, c’est peu être un peu Thibaut.

Dans « A mon coeur défendant », il y a des personnages français et allemands. Pourquoi as-tu voulu montrer les « deux camps » ?

Ce que je voulais c’est tisser des liens entre une lecture française de cette période et une lecture allemande. Et tisser des liens entre les différentes générations. Le personnage du jeune Allemand Theo interroge la vieille dame qui est la jeune femme d’antan chargée du Traité de Versailles. Il sonne à sa porte pour comprendre qui était son grand-père, Heinrich, dont on lui a très peu parlé. J’ai voulu tisser des liens entre différents regards à des périodes différentes et j’ai voulu montrer que ces personnages ne sont pas forcément différents. Même si on a deux points de vues irréconciliables entre Madeleine – chargée de protéger le Traité de Versailles – et Heinrich, -l’officier allemand dont la mission est de le récupérer -, ils se ressemblent énormément. Ce sont des personnages de valeurs qui croient en leur pays. Heinrich n’est pas nazi mais croit en la « Grande Allemagne », Madeleine n’est pas résistante mais elle est patriote. Et tous deux parlent parfaitement Allemand et Français, elle parce qu’elle est alsacienne, et lui parce qu’il travaille depuis de nombreuses années dans le renseignement en France, au service de l’Allemagne.

Dans le roman, Madeleine fait à un moment donné – un peu malgré elle, et dans la précipitation- le choix de sauver le Traité plutôt qu’un petit garçon juif auquel elle s’était attachée. Est-ce une manière de montrer combien les vieux documents pèsent peu au regard d’une vie humaine ?

 
Ce passage par Montpellier avec ce qui arrive avec le petit Franz est un passage très fort dans la quête de Madeleine, en route de Paris à la Méditerranée. Elle est devant un choix qu’elle fait presque malgré elle. Il faut absolument qu’elle sauve le Traité et donc elle abandonne quelques seconde cet enfant et cela suffit pour qu’il disparaisse. En quelques sortes, elle a donc préféré le Traité à l’enfant. Ca montre la vacuité de l’intérêt pour ce papier- qui est pourtant symbolique – pour nous rappeler qu’il y a de l’humain derrière. Il y a le petit Franz, cet enfant juif qui est déporté avec ses parents, mais il y a aussi Madeleine elle-même. Sans révéler l’intrigue, on peut dire que ce Traité ruine vraiment sa vie. Avec la guerre, elle a perdu ses plus belles années. Et si j’emploie cette phrase, ce n’est pas anodin, c’est une des rares phrases qui me restent de mon grand-père qui disait « la guerre m’a volé mes plus belles années ». Chez Madeleine, il y a cela aussi. C’est une jeune-femme de 24 ans qui a la vie devant elle et la guerre arrivée, elle est en charge de ce Traité qui modifie sa vie, lui fait perdre son innocence, et tout va être plus compliqué ensuite.

 

Après l’écriture poétique du premier roman, « N’oubliez pas de vivre »et le style moderne que tu prêtais au pirate informatique de « Pavillon noir », le langage d’ « A mon coeur défendant » est très classique, voire presque suranné. Est-ce un choix ?

J’ai voulu qu’aux trois types de personnages correspondent trois types d’écriture. Il fallait qu’il y ait quelque chose d’un peu suranné dans l’écriture de Madeleine, la manière dont elle écrit en 1940 conditionne le regard qu’elle pose sur les choses. On est en 1940, le regard qu’elle porte sur les évènement doit donc être daté… Après on a le jeune homme qui est un allemand moderne, à qui cette histoire semble loin, il porte un regard ironique sur la vieille dame et en même temps, il est sensible au sujet puisqu’il est professeur d’Histoire. Et puis on a Heinrich, cet Allemand qui au début prend des notes. Il a  donc un style très militaire mais qui va évoluer. D’ailleurs tous les personnages évoluent, comme leur manière d’écrire, au fil du roman.

A côté tu es aussi universitaire, sociologue, et tu publies en même temps que ton roman un essai aux Presses Universitaires de France : « Le corps désirable ». Comment concilies-tu les deux activités ? Les considères-tu comme deux mondes cloisonnés ?

Dans l’écriture c’est cloisonné, mais en pratique pas vraiment, ça se répond. J’ai un peu un regard de sociologue quand j’écris de la fiction aussi. C’est un peu le même regard et la même passion dans les deux cas : une attention pour les gens, leur manière d’évoluer, les contraintes sociales… C’est Virginia Woolf qui disait que quand on était face à un objet vraiment important ce qui comptait c’était d’écrire des fictions ( « I prefer, where truth is important, to write fiction »), Bourdieu reprend cette citation-là au début de la « Domination Masculine » (« Ce paradoxe ne surprendra que ceux qui ont de la littérature, et de ses voies propres de vérité, une vision simpliste. ») et j’y crois vraiment. Ecrire c’est aussi faire un travail de sociologue, d’une certaine manière. Et être écrivain c’est aussi faire un travail de sociologue : il faut de l’empathie et un intérêt pour qui nous sommes, pour l’humain dans toutes les circonstances.

Y-a-il un lieu parisien que tu aimes particulièrement et que tu voudrais recommander aux lecteurs de la Boîte à Sorties ?

J’aime beaucoup le cinéma le Bretagne qui a un écran immense et souvent une salle vide. J’aime avoir cette salle  pour moi tout seul, notamment lors de la dernière séance. Le dimanche soir, au Bretagne, à la séance la plus tardive, c’est là qu’il faut venir pour me trouver.

Thibaut de Saint Pol, « A mon coeur défendant », Plon, 205 p., 18 euros.

Thibaut de Saint Pol dédicacera son livre le 6 mai à 18h, à la Librairie Contretemps (41, rue Cler, 7e, m° Ecole militaire)

Exposition Wifredo Lam à Nantes
Une Chambre et demie d’Andreï Khrjanovski présenté mardi 4 mai au cinéma le Lincoln
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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