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Sontag et Velasco, deux auteurs face au Sida

01 décembre 2010 | PAR La Rédaction

En cette journée de 1er décembre, demandons nous pourquoi le Sida n’est pas « juste » une maladie, comme la poliomyélite par exemple. Cette question peut paraitre surprenante tant il y a encore et toujours urgence à parler du sida, pour sensibiliser les jeunes à la prévention, pour soutenir la recherche, pour que tous les malades aient accès au traitement. Pourtant, un combat essentiel doit s’ajouter à cette liste: il faut lutter contre les représentations sociales, ou « métaphores », liées au virus. C’est le propos de Susan Sontage dans son brillantissime essai  « Le sida et ses métaphores » , qu’on ne saurait trop recommander en cette journée solennelle.

Selon l’auteure, il faut dépouiller le sida de ses métaphores, ne considérer cette maladie qu’en tant que maladie, ni plus ni moins, car « les métaphores peuvent tuer » dit la romancière. En procédant à une archéologie des représentations sociales liées aux maladies, elle identifie les principales fonctions attribuées au sida. Comme toute maladie incurable, au fonctionnement complexe et mystérieux pour ses contemporains, dont le mode de transmission le plus fréquent serait sexuel, le sida n’échappe pas à une moralisation évidente. « Châtiment divin » dans la bouche des chrétiens fondamentalistes qui se voient renforcés par l’apparition du virus; «maladie africaine » pour les xénophobes cherchant à justifier l’exclusion et la méfiance envers les étrangers, le virus du sida est un concept utile pour soutenir les causes les moins démocratiques. Produit de la mondialisation, où les biens et les personnes se déplacent au gré du marché, le virus se propage, alimentant les arguments des néo-conservateurs qui souhaitent voir se fermer leurs portes à toute influence étrangère. Les déçus de la mondialisation et les moralisateurs passéiste se servent de cette maladie comme symbole du mal qui ronge les sociétés modernes et conséquence du nihilisme ambiant.

Sontag accuse aussi la métaphore du sida d’avoir modifié notre perception du monde pour le pire. Les campagnes de prévention nous incitent à voir l’autre avec suspicion, comme une source de contamination potentielle. S’en trouve accentués l’individualisme et l’isolement propres aux sociétés libérales modernes. L’apparition dans les années 80 du minitel rose serait l’expression d’une sexualité aseptisée, morte, dont la cause ne peut être que le virus du sida. Après la découverte du virus, la sexualité ne peut plus être perçue comme lieu de liberté et d’épanouissement personnel, telle qu’elle l’était pendant cette parenthèse enchantée. Le virus et le discours qui l’accompagnent sous-tendent de plus une idéologie autoritaire. Derrière les campagnes de sensibilisation se cacheraient un moyen d’entretenir la peur dans la « population générale » et de diaboliser le virus étranger s’immisçant dans les chaumières.

Les métaphores du sida ont surtout pour conséquence la scandaleuse culpabilisation et l’exclusion des malades. « Le Quantique des quantiques », recueil vibrant de nouvelles du jeune auteur Alberto Velasco, paru chez Hermann éditeurs cette année, est un exemple parlant des ravages de la construction sociale de la maladie. Velasco, jeune normalien décédé prématurément en 1995 des suites du sida évoque à travers une vingtaine de nouvelles des éléments clefs de l’expérience de la maladie. Y figure le thème du corps souffrant qui ne se dit pas au monde, porté comme une honte. L’auteur, d’une grande pudeur, se sert de métaphore tenant de l’absurde ou de la science-fiction pour mettre un voile entre sa maladie et son écriture. Il parle par exemple d’un secret dissimulé qu’on n’ose dévoiler à ses proches et qui pèse jusqu’à la folie, ou encore d’une maladie mystérieuse qui ostracise et choque. Il évoque aussi de la solitude abjecte du malade qui ne souffre aucune comparaison, et demeure incompréhensible à ses proches, qui, irrités par la souffrance du corps et le mal-être qui l’accompagne, fuient, faute de courage, victimes eux aussi de la stigmatisation incessante des malades. Le pestiféré moderne, porteur d’un mal indicible et contagieux de douleur est mis au ban de la société, un paradoxe quand la maladie du sida est elle même sur-médiatisée. Une des nouvelles les plus frappantes à ce titre évoque une journaliste se rendant au domicile du narrateur. Elle s’intéresse à des disparitions mystérieuses de personnes dans sa région et cherche des pistes. Il essaie de lui montrer, sans les nommer, qu’il existe des disparitions plus banales, anodines, qui valent aussi la peine qu’on s’y attarde. Elle ne les juge pas assez sensationnelles pour les évoquer dans son journal. On préfère parler de chiens et de chats écrasés plutôt que de malades du sida, dont la souffrance est inaudible, seulement marginalement convoqués pour susciter un voyeurisme qui juge et une pitié moribonde. La métaphore du sida, identifiée par Sontag, traverse le touchant récit d’Alberto Velasco.

Si le vaccin contre le sida n’est encore disponible, essayons en cette journée du 1er Décembre d’au moins se vacciner contre l’intolérance et la bêtise. Dans les mots de Sontag, il faut que l’on se mette dans la tête que « le sida est juste une maladie ».

Susan Sontag, La maladie comme métaphore / Le sida et ses métaphores,Christian Bourgois, 2009, 231 p. Collection Titres (réédition poche)

Alberto Velasco ,Le Quantique des quantiques, Collection « Hermann Lettres », 20.00 €

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