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« Rouge ou mort » de David Peace, When The Reds Go Marching in…!

« Rouge ou mort » de David Peace, When The Reds Go Marching in…!

16 septembre 2015 | PAR Le Barbu

« Et les supporters du Spion Kop jettent leurs écharpes à Bill. Leurs écharpes rouges. Une pluie d’écharpes tombe sur Bill. En guise de remerciement. Toutes leurs écharpes. Leurs écharpes rouges. Et Bill ramasse leurs écharpes. Toutes leurs écharpes. Leurs écharpes rouges. Et Bill noue une écharpe autour de son cou. Une écharpe rouge. Et Bill brandit une autre écharpe. Une autre écharpe rouge. Entre ses poings. Une écharpe. Une écharpe rouge. Tenue bien haut. Entre ses bras levés. En signe de remerciement. »

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David Peace a beaucoup écrit de 1985 à 1993 mais sans aucun résultat. Tout son travail tourne autour de Peter Sutcliffe, « the Yorkshire Ripper », qui a assassiné treize femmes. Il est obnubilé par cette affaire à tel point qu’il est soulagé lorsque le tueur est arrêté le 2 janvier 1981. Il pensait même que sa mère serait la prochaine victime. La publication de son Quartet du Yorkshire (The Red Riding Quartet) – 1974, 1977, 1980 et 1983 – nous fait penser au Quatuor de Los Angeles de James Ellroy. Il revendique d’ailleurs cette comparaison car son travail est confiné dans un endroit, un lieu et un crime réel. « Rouge ou mort » est son dernier roman paru en 2014 chez Payot/Rivages, réédité ici dans la collection de poche Rivages/Noir. « Je voulais écrire sur un type bien » (David Peace).

« Rouge ou mort » est un livre sur le football. Mais pas seulement. C’est un livre sur une passion, sur une obsession. C’est le livre d’une vie, celle de Bill Shankly, dont la statue vous accueille à l’entrée d’Anfield, le stade du Liverpool Football Club, juste sous le kop : il y est représenté bras levés, poings serrés, en signe de victoire. Et pour cause : Bill Shankly, manager du Liverpool Football Club de 1959 à 1974, est un mythe à Anfield.

Écossais d’origine, Il est l’homme à l’origine du renouveau du club, celui qui permet à Liverpool de remonter dans l’élite du football anglais, après plusieurs années passées en seconde division. Sous sa direction, le club va remporter de nombreux titres (3 championnats, 2 FA Cup, une coupe de l’UEFA). D’une grande humilité, très proche des supporters, adulé par ces derniers, Bill Shankly fut un infatigable travailleur au service de Liverpool, l’homme qui a d’ailleurs doté le club de ses couleurs actuelles (le rouge, uniquement le rouge, du maillot aux chaussettes), afin de rendre ses joueurs plus impressionnants pour leurs adversaires. Meneur d’hommes hors pair, capable de sublimer ses joueurs, il fut un manager charismatique, exigeant, impitoyable aussi dans le choix des hommes (il n’hésitera jamais à se séparer de joueurs pourtant parmi les plus fidèles des Reds). Il est surtout celui qui a fait passer le club au-dessus des individus, au dessus de l’ego.*

Ce livre est une véritable Bible du supporter de Liverpool. Une Bible au style déroutant, parfois pesant, éprouvant, basé sur la répétition, la répétition des mêmes mots, des mêmes noms, des mêmes phrases. Une répétition envoûtante, enivrante, obsessionnelle, névrotique, à la limite de la rupture… David Peace tente ici un véritable exercice de style, prend des risques, prend le risque d’écrire sans filet, au risque de se casser la gueule. On aimera ce livre, jusqu’au bout, avec passion et démesure, jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la folie, comme un junkie en manque. Rouge… On détestera ce livre, jusqu’à la nausée, jusqu’à la haine, jusqu’à l’indifférence. … Ou mort.

« Rouge ou mort » est un livre radical, à l’image de Bill Shankly. When The Reds Go Marching in… Go Reds !

Extraits :

« Et Bill dit, Tu n’as droit à rien quand tu finis deuxième, mon gars. Parce que, si tu es deuxième, tu n’es rien. Tu n’es nulle part –
Premier, c’est premier. Deuxième, c’est nulle part. »

« Sur le banc, le banc d’Anfield. Dans l’air glacial, sous le vent cinglant. Bill entend les chants, les chants de Noël. Ce sont 53 430 spectateurs qui chantent Noël. Pour dégivrer l’air, pour réchauffer le vent. Pour faire bouillir l’air, pour brûler le vent. Mais sur le sol, le sol pris dans la glace, sur le terrain, le terrain dur comme de la pierre. Il n’y a pas de réjouissances, les joies de Noël n’existent pas… »

« Vous avez entendu ça, les gars ? demande Bill Shankly. Vous avez entendu ce son, les gars ? C’était celui de plus de 60 000 spectateurs. Les 60 000 spectateurs qui sont venus ici ce soir pour vous voir, les gars. Pour vous voir jouer. Après avoir travaillé toute la journée, après avoir travaillé toute la semaine. Ils sont venus vous voir jouer, les gars.Et ils vous ont vus jouer. Et ils ont apprécié le spectacle, ils ont adorés le spectacle. Alors, ils ne se sont pas contentés de vous applaudir, les gars. Ils ne se sont pas contentés de vous acclamer. Ces 60 000 spectateurs, ils chantaient, les gars. Ils chantaient vos noms, vos noms à tous. Et ils chantaient notre nom, celui du Liverpool Football Club. Le Liverpool Football Club… »

« C’est drôle qu’au moment où vous prenez votre retraite, on vous donne toujours une horloge ou une montre, pas vrai ? Les deux objets dont vous n’avez pas besoin, les deux objets dont vous avez le moins besoin. Quand vous restez à la maison toute la journée. A regarder les aiguilles avancer et avancer. Faire le tour du cadran toute le journée. C’est drôle, non ? »

« Et puis Bill se lève de la table de la cuisine. Bill ramasse les assiettes. Bill les emporte vers l’évier. Bill pose les assiettes dans l’évier. Bill retourne à la table de la cuisine. Bill ramasse la salière et le poivrier. Bill les range dans le placard. Bill repart vers la table. Bill ôte la nappe. Bill se dirige vers la porte de derrière. Bill ouvre la porte. Bill sort de la maison. Bill s’arrête sur le perron. Bill secoue la nappe. Bill rentre dans la cuisine. Bill referme la porte. Bill plie la nappe. Bill range la nappe dans le tiroir. Bill retourne jusqu’à l’évier. Bill ouvre les robinets. Bill envoie une giclée de liquide vaisselle dans l’évier. Bill ferme les robinets. Bill prend la brosse à laver. Bill nettoie les assiettes. Bill nettoie les casseroles. Bill lave les couverts. Bill les dispose sur l’égouttoir. Bill ôte la bonde. Bill se sèche les mains. Bill prend le torchon à vaisselle. Bill essuie les casseroles. Bill essuie les assiettes. Bill essuie les couverts. Bill range les casseroles dans un placard. Bill range les assiettes dans un autre. Bill range les couverts dans le tiroir. Bill retourne devant l’évier. Bill prend la lavette. Bill essuie l’égouttoir. Bill rouvre les robinets. Bill rince la lavette sous les robinets. Bill ferme les robinets. Bill essore la lavette. Bill pose la lavette à côté du flacon de liquide vaisselle. Bill se retourne. Bill examine la cuisine. Bill se tourne de nouveau vers l’évier. Bill se penche. Bill ouvre le placard situé sous l’évier. Bill sort un seau de sous l’évier. Bill se penche une seconde fois. Bill en sort un tampon à récurer. Bill referme la porte du placard. Bill soulève le seau. Bill met le seau dans l’évier. Bill rouvre les robinets. (…) À genoux, Bill commence à récurer. À genoux, Bill commence à nettoyer. À nettoyer, et à nettoyer, et à nettoyer. »

 

 

 

Rouge ou mort / David PEACE  / Traduit de l’anglais par Jean-Paul GRATIAS / Collection Rivages/Noir / Poche / 976 pages / Paru en : Août 2015 / Prix : 10.00 €

 

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Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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