Livres

Roman : Philippe Djian, Incidences

18 février 2010 | PAR Yaël Hirsch

Philippe Djian est de retour, avec un livre qui oscille entre le roman d’apprentissage et le film noir. Un scénario bien ficelé autour d’un monstre de plus en plus sympathique au fur et à mesure que le lecteur entre dans l’univers nihiliste et néanmoins sensible d’un raté que même l’amour ne peut sauver.


Marc a dépassé la cinquantaine. Alors que lui-même a fini par comprendre qu’il n’avait pas de talent pour écrire, même trois lignes dans son journal intime, il s’accroche à son travail de professeur de « creative writing » parce que cela lui permet de coucher avec ses étudiantes. La relation fusionnelle qu’il entretient avec sa sœur, Marianne, après qu’ils ont fait bloc contre des parents qui les battaient, fait barrage contre toute autre sorte de relation avec les femmes pour Marc. Jusqu’au jour où une de ses jeunes groupies en état d’ébriété avancé meure dans le lit à côté de lui. Après s’être débarrassé froidement du corps, le respectable professeur rencontre la belle-mère de la jeune morte. Et c’est le coup de foudre physique et intellectuel, et aussi la première fois que Marc voit une femme de plus de 26 ans. Mais son nouveau statut d’amant possédé le force à prendre des risques qu’il n’aurait jamais pris dans ses historiettes passées. Peut-on apprendre l’amour aussi tard ?

Construit comme un scénario de film, « Incidences » commence sur la route qui mène Marc chez lui, et les premières lignes contiennent en germe tout le livre : le goût d’échec de la petite Fiat 500 pour celui qui aurait voulu être un auteur marquant, l’indifférence du antihéros pour sa nouvelle dulcinée et le sentiment claustrophobique d’un schéma toujours répété et ennuyeux, même quand il est poussé jusqu’à la tragédie.
En le faisant entrer par cercles dans le monde désenchanté d’un raté incestueux, qui pour son malheur est très lucide sur sa situation, Philippe Djian plonge le lecteur dans un monde noir et grinçant, mais qui demeure – et c’est génialement gênant- très humain. L’obsession sexuelle, le tabou du professeur acceptant les avances de ses étudiantes, et les références très américaines du livre font penser à du Philippe Roth à la gauloise et repeint en noir. Mais certains retournements (les femmes de quarante ans sont finalement plus intéressantes que celles de vingt, l’autorité universitaire grogne mais ne condamne pas…) prennent à rebours ce thème de l’accès interdit aux biens sexuels trop frais. Enfin, la fine psychologie du roman est relevée par les ellipses. Seuls certains aspects reviennent du passé du personnage principal et Marc est totalement capable de les formuler pour la bonne raison que ça ne l’intéresse pas, le lecteur ne sait rien sur ce qui motive  tous ceux qui l’entourent à agir comme ils le font. Ces points aveugles permettent à Roth de laisser planer un inachevé très stimulant. Inachevé qui entre en tension avec l’étouffement du personnage principal et la structure impeccablement huilée du roman pour laisser le lecteur sur une saine faim.

Philippe Djian, Incidences, Gallimard, 233 p., 17, 90 euros.

« Avait-il jamais ressenti cette impression de légèreté qu’il éprouvait à mesure qu’il se livrait à elle ? Après cela était-il étonnant qu’aucune étudiante ne pût désormais trouver grâce à ses yeux ?
Annie Eggbaum pouvait mettre sa poitrine en avant, venir frotter son pubis rebondi contre l’angle de son bureau- quand elle ne posait pas les fesses dessus- ou profiter des cours qu’il lui donnait pour exposer ses charmes –elle se baignait les seins nus tandis qu’il revenait sur les notions de bigger than life ou les sis more qui demeurent essentielles, mais semblent si peu connues et encore moins appliquées que c’en est renversant, une misère-, restait que, quoi qu’elle fit, il ne la désirait pas d’avantage
« ,  p. 194

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Roman : Philippe Djian, Incidences”

Commentaire(s)

  • bruno chauvierre

    Marc,ex-enfant martyrisé, sadisé par une mère hilare,garde le souvenir de sa maison en flammes, l’année de ses 14 ans. L’incendie le délivra des sévices de cette mère castratrice peu réceptive aux investissements affectifs : ” Elle était en combinaison, penchée sur un tiroir de sa commode. Le jour où il avait surpris sa mère dans cette tenue, elle l’avait saisi à la gorge…” (P.90)

    Père, dévalorisé et peu viril. Père maternel . Père faible. La mère bat les petits devant lui. Il ne les défend pas, se traite de ” parfait misérable”, et pleure devant eux à chaudes larmes. Dans cette continuité, Marc s’efforce de “ne pas sembler trop minable” (p.182). Il protège sa soeur. Marianne est au coeur de ses songeries et de ses jalousies depuis qu’elle est épilée et courtisée par Richard, son collègue détesté : ” Il songea de nouveau au sexe de sa soeur, désormais lisse comme la peau d’un abricot ou d’un cuir fin, d’excellente qualité, pâle comme une amande fraîche, en tout cas proprement renversant – la simple idée que richard pût y glisser la main l’étourdissait, le frappait à toute volée, littéralement.”

    Marc est comme étranger aux drames survenant tout près de lui. On pense à Camus. Banalisation dirait un Psy. L’étudiante Barbara meurt à ses côtés dans son lit. Lors d’un contrôle routier, un policier l’interpelle et tombe raide-mort d’une crise cardiaque. Il jette simplement les corps dans un trou :

    « Il poussa la dépouille du policier jusqu’à l’extrême bord de la faille et ensuite le catapulta dans le vide en utilisant ses deux pieds comme des ressorts. Puis il rampa vers le gouffre afin de s’assurer que tout était en ordre, que rien n’était visible, que les ténèbres avaient tout effacé. Mais tout était parfait. » (p.151)

    Quand il arrive vers ce trou, il entre en transes. des hallucinations l’envahissent, avec toujours sa mère en toile de fond. Enfant il a failli périr dans cette crevasse. Marianne, sa soeur l’a sauvé: ” C’est dire à quel point nous sommes liés. ” (p.162). Depuis, il y enfouit les morts qu’il ramasse sur sa route. Surtout, il se cache dans ce trou pendant des jours et des nuits, s’estimant ” relativement comblé par son séjour dans son intimité minérale et moussue ” (p.152)

    Se réfugier dans les entrailles du sol lui redonne la vie que sa mère lui a reprise. Lorsque la lune se lève, “ il voit le fantôme de sa mère traverser le ciel et voguer dans les nuages, au-dessus des cîmes.” Au fond dans ce livre, personne ne meurt jamais vraiment, même ceux que Marc jette au trou. Ceux qui croisent marc sont immortels. la vie terrestre n’est qu’une étape du cheminement éternel de l’esprit.

    Ce gouffre est comme hanté par un revenant qui lui porte chance. Marc est en rapport avec l’au-delà. Il vit dans un monde où corps et âmes se disjoignent, surtout dans la chambre de sa sœur Marianne : « L’odeur de cette chambre était réellement troublante – elle l’avait toujours été. L’odeur de cette chambre au matin, lorsque Marianne ne s’était pas encore levée, comme si une partie de son corps s’était évaporé durant la nuit et flottait dans l’air tiède. »

    Quand il ne rôde pas autour de ce fameux trou, Marc “s’arrime” à sa soeur : “Sans doute trouvaient-ils duplaisir à faire ce qu’ils faisaient, une fois qu’ils étaient allés trop loin, mais cela n’avait rien de tès sexuel, au sensou on l’entend aujourd’hui, cela avit davantage à voir avec une ultime connexion cérébrale, avec un furieux besoin de s’arrimer ensemble le plus étroitement possible…” ( p.179) L’arrimage est tel qu’il caresse la cuisse de Myriam, la policière, en pensant à sa soeur.

    Si le gouffre se remplit, la béance de son manque-à-être va être comblée par Myriam, la femme mûre dont il tombe éperdument amoureux. Scènes torrides. Se présentant comme la belle-mère de l’étudiante Barbara, Myriam est en fait un policier ! Avec elle il devient adulte, lui qui n’a” jamais eu de relation avec une femme de plus de vingt six ans.” Longues descriptions de séances de harcèlement sexuel dont il est victime de la part des étudiantes. D’habitude c’est plutôt le contraire à ce qu’on dit ! Avec son look un peu déjanté, son besoin d’être protégé, son aura de prof. il allume ses étudiantes, dont il ne peut ensuite se défaire. Il se fait même casser la gueule par des hommes de main mandatés par Annie, l’étudiante éconduite.

    La découverte de la véritable identité de la policière Myriam, noue la fin d’une intrigue bien menée. Marc, s’offre une dernière nuit d’amour avec Myriam. C’est chaud. Puis il ouvre le gaz, allume son briquet. Tout explose. Comme il y a quarante ans. Eternel retour freudien du même, dans un livre masculin, mettant fin à une série d’ouvrages féminins où l’homme est simplement présenté comme un salaud. Pas si simple !

    février 24, 2010 at 0 h 06 min

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