Polars

« L’Héritage des espions » de John Le Carré : répondre aux conséquences prévisibles de nos actes

« L’Héritage des espions » de John Le Carré : répondre aux conséquences prévisibles de nos actes

21 mai 2018 | PAR Julien Coquet

Après avoir publié son autobiographie, Le Tunnel aux pigeons, John Le Carré revient à la fiction avec un roman d’espionnage s’inscrivant dans la droite ligne de L’Espion qui venait du froid.

[rating=3]

Dans Le Savant et le politique, Max Weber fait une importante et célèbre distinction entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Comme il l’explique, la première éthique, dans un langage religieux, se traduirait par : « Le chrétien fait son devoir et, en ce qui concerne le résultat de son action, il s’en remet à Dieu ». L’éthique de responsabilité, quant à elle, dit : « Nous devons répondre aux conséquences prévisibles de nos actes ». Lors de ses missions, l’espion ne peut s’en remettre qu’à la première éthique, appliquant une grille dictée par la hiérarchie et par l’idéologie véhiculée par la Guerre froide (faire à tout prix barrage au communisme). Mais, alors que le bloc de l’est a implosé, alors que le mur de Berlin est tombé, l’espion à la retraite doit alors faire face à son passé et répondre aux questions insistantes de la nouvelle génération d’espions : il convient dès lors de répondre aux conséquences de ses actes.

En 1961, et de nombreux lecteurs de John Le Carré s’en souviennent puisque cette épisode est la trame principale de L’Espion qui venait du froid, l’espion britannique Alec Leamas et sa compagne Elizabeth Gold sont abattus alors qu’ils tentent de franchir le mur de Berlin. En 2017, Peter Guillam, retraité des services secrets de Sa Majesté et installé en Bretagne, se voit convoquer au Royaume-Uni : les actions menées par les services secrets britanniques en URSS et en Allemagne de l’est sont peu claires et les ordres de Smiley, le supérieur direct de Peter, auraient conduit à la mort de plusieurs innocents.

Le lecteur fidèle à l’écriture de John Le Carré retrouvera avec plaisir les personnages présents dans les plus grands livres du maître de la littérature d’espionnage : Smiley, Alec Leamas, Control, Bill Haydon, etc. nés et développés dans Les Gens de Smiley, La TaupeL’Héritage des espions est une réflexion sur la culpabilité, sur ces souvenirs que l’on a enfouis au plus profond de soi-même, sur le terrible duel entre application des ordres et désirs personnels. C’est un roman sur le doute important : Peter Guillam, forcé de relire les archives du Cirque (les services de renseignement britanniques), se demande si l’opération Windfall, dont l’objectif était d’obtenir le plus grand nombre de sources de l’Allemagne de l’est, a été un véritable fiasco ou une affaire menée d’une main de maître par l’impeccable et néanmoins énigmatique Smiley.

« Donc tout ça, c’était pour l’Angleterre, alors ? Fut un temps, bien sûr. Mais l’Angleterre de qui ? L’Angleterre de quoi ? L’Angleterre isolée, citoyenne de nulle part ? Je suis un Européen, Peter. Si j’ai eu une mission, si j’ai jamais été conscient d’une mission en dehors de nos affaires avec l’ennemi, c’était envers l’Europe. Si j’ai été sans cœur, je l’ai été pour l’Europe. Si j’ai eu un idéal hors d’atteinte, c’était de sortir l’Europe des ténèbres dans lesquelles elle se trouvait pour l’emmener vers un nouvel âge de raison. Et je l’ai toujours. »

L’Héritage des espions, John Le Carré, Editions du Seuil, 318 pages, 22 €

Les éditions Nova impriment le verbe réjouissant de Jean Rochefort
« La Fête des mères » : critique du film et rencontre avec Marie-Castille Mention-Schaar, Clotilde Courau, Olivia Côte
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *