Livres

Les Fidélités successives, Nicolas d’Estienne d’Orves livre une fresque passionnante sur un jeune collabo

22 juillet 2012 | PAR Yaël Hirsch

Le critique musical et prolifique auteur de « Othon ou l’Aurore immobile » et « Les Orphelins du mal » livre en cette rentrée 2012 une fresque de plus de 700 pages qui suit deux frères, dont l’un est critique littéraire à Je suis partout, auprès du délicieux Lucien Rebatet. Lui-même petite-neveu d’un grand résistant, Nicolas d’Estienne d’Orves livre une réflexion littérairement aboutie sur les ambiguïtés de certains double-jeux qui se voulaient courageux. En librairies le 23 août 2012.

Été 1939. Les deux frères Victor et Guillaume Berkeley ont à peine dix-huit ans  n’ont jamais quitté l’île anglo-normande dont leur mère est encore suzeraine, Malderney. Chaque été, un vacancier très lettré, Simon Bloch les tient au courant de ce qui se lit, voit et dit dans la capitale française. L’arrivée de la fille de leur beau-père, de New-York, la troublante Pauline, sème la discorde entre les deux frères qui en tombent amoureux en même temps.

Lorsque Victor découvre que Guillaume a passé la nuit avec Pauline, il entre dans une telle rage, que ce dernier prend le bateau avec Bloch qui lui sert de Cicérone à Paris. Cocteau, Picasso, Céline, Drieu… le séduisant et talentueux Guillaume devient, avec son joli minois et ses croquis, la coqueluche du tout Paris littéraire. Une brève ivresse de quelques mois interrompue par l’arrivée des Allemands. Entiché d’une jeune gourgandine, Guillaume n’a pas su fuir avec son ami Simon Bloch, ni retrouver le chemin de chez lui.

Dans la capitale, on lui présente Otto Abbetz et il trouve plusieurs emplois de collaboration avec l’ennemi dont le principal demeure celui de critique culturel dans le fameux (et l’infâme) « Je suis partout ». Attiré par le champagne et les victuailles des  cocktails germanophiles, assez résistant aux propos antisémites les plus violents qui forment le doux bruit des mondanités parisiennes, Guillaume se laisse vivre avec plaisir et laisse faire, à l’occasion, dans l’appartement de Bloch qu’il continue à occuper, du marché noir. Pas non plus lâche, il reçoit son frère quand celui-ci vient le voir pour lui parler du sort terrible de leur île, seul territoire anglais occupé par les forces du Troisième Reich. Et il s’apprête même à laisser sa  vie très confortable pour le suivre en résistance, jusqu’au moment où il apprend que Pauline a épousé  Victor…

 

Délicieusement anachronique, sorte de version « Paris occupé » des Thibault (de Roger Martin du Gard), « Les fidélités successives » est à la hauteur de son très beau titre. Délicat sur la peinture des personnages doubles comme celui de Guillaume, que tout accable et que l’auteur enjoint cependant de ne pas juger trop hâtivement, le roman n’en retrace pas moins avec une exactitude brillante (et affligeante pour le héros) le quotidien des collabos « cultivés » de Paris pendant les années noires. De la rue Lauriston à Sigmaringen, sans oublier d’évoquer la spoliation et la destruction des intellectuels juifs, Nicolas d’Estienne d’Orves fait revivre Brasillach, Rebatet, Guitry, Cocteau et bien d’autres, avec une telle vivacité qu’on se croirait vraiment dans une chronique d’époque. Le genre de chronique qu’aurait par exemple signer un Maurice Sachs. Un roman qui emporte son lecteur dans un microcosme historiquement impeccable et humainement empli de question douloureuses. A lire d’une traite.

Nicolas d’Estienne d’Orves, Les Fidélités successives, Albin Michel, 715 p.,  24 euros, sortie le 23 août 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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