Livres

Le faux ami aux vrais airs de Thomas Mann

23 août 2010 | PAR Yaël Hirsch

Avec « le faux ami », le suédois Henrik B. Nilsson propose une plongée en apnée dans la Vienne de la Belle Epoque, à travers la vie d’un vieux garçon correcteur de romans à succès. Les fantômes de l’Empire Austro-hongrois et de sa tentative de résistance à la modernité se reflètent aussi bien dans le fond de l’intrigue que dans la forme choisie par Nilsson. Sortie le 1er septembre 2010 chez Grasset.

Herr Freytag est l’un des plus éminents correcteurs de roman de Vienne au crépuscule. Toujours dans l’ombre, il améliore en esthète les textes des auteurs les plus en vue de son temps, dont le génial Barsch. L’esthétique de Freytag est très conservatrice, voire réactionnaire, et le vieux correcteur se bat autant qu’il peut avec les mots contre l’ère de vitesse et de commodités qui s’abat sur son cher K und K. Il vote également par les pieds : en préférant les fauteuils familiers et le Mohnkuchen du Café Sperl aux rumeurs vaporeuses et branchées du Café Central. Lorsque la retraite arrive, Freytag est seul : sa femme l’a quitté pour faire le tour du monde, et il croit pouvoir employer tout son temps et ses modestes économies à devenir lui aussi, enfin, un auteur reconnu. C’est sans compter sur Barsch qui ne veut que lui comme correcteur et lui fait livrer l’exemplaire unique et top secret de son dernier roman… un roman qui résonne étrangement avec les bruits de couloirs d’un Vatican en ébullition, à l’aube de la mort du Pape Léon XIII.

Avis aux nostalgiques de l’esprit viennois fin de siècle qui ont écumé tous les Hofmannsthal, Schnitzler, Werfel et Musil de leur bibliothèque et aussi à ceux qui sont lassés des éditions d’introuvables de Stefan Zweig : Henrik Nilsson a réussi à écrire un original, tant sur le fond que sur la forme. Sa plume dissèque les personnages de son roman avec une psychologie digne de Zweig, la teneur philosophique des discours de ses derniers sur la modernité et le relativisme des valeurs fait un grand clin d’œil en direction de Thomas Mann, mais avant tout, Nilsson a su retrouver cet humour viennois si spécifique et si fin qu’il fait jubiler sur les affres de la condition humaine. Homme sans qualités, mais de rigueur et de principes, Freytag est délicieusement insupportable, et se retrouve manipulé par les autres personnages, aussi bien que par le ton caustique, décalé, parodique et en demi-teinte savamment distillé par l’auteur. Mais Vienne reste vienne, et l’amour pour son aura irrigue chacune des lignes du livre. Un morceau de choix pour ceux et celles qui considèrent encore que les romans « feel good » sont une nourriture pour « Philistins ».

Henrik B. Nilsson, « le faux ami », trad. Philippe Bouquet, Grasset, 480 p., 22 euros. Sortie le 1ier septembre.

« Lorsqu’il vit enfin les clochers de la Mariahilferkirche se dresser au-dessus des toits, il sentait déjà l’odeur des croissants frais dans les boulangeries, et pensant à son bien-aimé Sperl, il perçut au loin la triste mélodie de la charrette du marchand de lait, si ténue qu’elle aurait bien pu être imaginaire – cette sonorité qui d’habitude le berçait et lui permettait, au cours de ses nuits d’insomnie, de trouver le sommeil ave l’image d’une tasse de café au lait gravée au revers de ses paupières. » p. 184

Toute la rentrée littéraire chez Grasset est ici.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Le faux ami aux vrais airs de Thomas Mann”

Commentaire(s)

  • Philippe Bouquet

    Un ami (Daniel Cunin) m’a donné l’adresse de votre blog et donc de votre article sur Le Faux Ami. Merci de toutes ces comparaisons élogieuses, je crois qu’elles sont méritées en plus – même si le livre est parfois un peu long (seul défaut de débutant).
    Le traducteur,
    Ph. B.

    août 30, 2010 at 7 h 22 min

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