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Le Canyon : Benjamin Percy explore l’animal chez l’homme policé de l’Oregon

Le Canyon : Benjamin Percy explore l’animal chez l’homme policé de l’Oregon

24 décembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Révélé par le recueil de nouvelles « Sous la bannière étoilée » (Albin Michel, 2009), Benjamin Percy est désormais l’un des 20 auteurs de moins de 40 ans à figurer dans le classement du New York Times. Son premier roman « Le Canyon » (« The Wilding ») propulse trois générations d’homme de l’Oregon dans un odyssée sauvage de chasse et de connaissance de soi. Il a été acclamé par la critique aux États-Unis et paraît le 2 février prochain chez Albin Michel dans une traduction de Renaud Morin.

Dans la petite ville de Bend, Justin et Karen sont un couple un peu fatigué des modèles qu’il faut suivre : Tourmenté par un père qui l’a élevé à la chasse et à la dure pour faire de lui « un homme », Justin aspire seulement au calme de ses bouquins et copies de prof et a démissionné devant toute tâche pratique à accomplir. Karen est traumatisée par une fausse couche et compense dans l’orthorexie et 15 km de jogging en short rose tous les matins. Pierrot fin et taciturne, leur fils Graham se demande bien ce que c’est que devenir un adulte et pose des questions justes et déstabilisantes. Le grand Canyon où le père de Justin, Paul, l’emmenait chasser petit va être fermé. C’est occasion pour le grand-père de traîner une dernières fois son fils qu’il méprise un peu et son petit fis qu’il aimerait transformer en dur à cuire dans une virée à l’ancienne : chien, fusils, tentes, et alimentation provenant de la chasse dans le Canyon. Karen reste seule à la maison et apprécie cette solitude qui la pousse à faire de drôles de rencontres : un entrepreneur véreux et âgé qui lui fait la cour de manière appuyée et le touchant Bryan, vétéran blessé de la guerre d’Irak, et par ailleurs serrurier. Dans la maison policée de l’ouest sophistiqué, les hiboux passent par la cheminée et créent une panique brutale et animale, et bien évidemment, au cœur du canyon, les 3 hommes fréquentent serpents et autres animaux, dont un ours terrifiant qui pourrait bien réveiller les instincts les plus profonds des personnages.

Inspiré par les contrastes de son Oregon natal, qu’on imagine très proche de la Californie dans tous ses contrastes, Benjamin Percy fait brûler une tension en chacun de ses personnages : d’un côté la civilisation dans ce qu’elle a de plus surfait (l’hygiène de vie de Karen, la démission de virilité de Justin, la naïveté triste du fils, le caractère rapace du prétendant de Karen et la musculation à outrance de Bryan) et de l’autre, l’irruption de brutalité animale, de la lutte pour la vie et la survie qui côtoie les pulsions les plus originelles de l’homme et de la femme. Présentée tour à tour par le biais de Karen, Justin et Bryan, cette tension agit comme un puzzle et aussi une menace : d’un côté le néant du consumérisme et l’inconstance, de l’autre la régression existentielle mais entièrement pétrie de violence. Le tableau est à la fois désespéré et puissant, comme un animal aux abois.

Benjamin Percy, Le Canyon, trad. Renaud Morin, Albin Michel, 360 p.,  Sortie le 2 février 2012.

Photo : Jennifer May

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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