Livres

L’Art Français de la Guerre, l’apocalypse proche de Alexis Jenni

31 octobre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Professeur de biologie, Alexis Jenni est avec son premier roman publié, « L’Art Français de la guerre », (Gallimard) le phénomène de cette rentrée littéraire. Son roman d’aventure qui est aussi une longue réflexion sur notre soit-disant « identité nationale » et sur la passé colonial de la France est dans les dernières sélections pour le Renaudot et, surtout, le Goncourt. Un roman touffu, qui traverse l’ensemble de la deuxième moitié du 20e siècle, et qui sait faire cohabiter apocalypse et sensualité.

Un homme né juste après la guerre d’Algérie a rompu avec sa vie bien rangée pour errer dans Lyon. Son périple le mène à un bar où il rencontre le colonel Victorien Salagnon. Soldat, parachutiste et peintre, ce dernier promet d’apprendre au narrateur son art. Par la même occasion, il décide de lui raconter son histoire. Tout commence à l’âge tendre avec l’engagement dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur les pas d’un oncle dont le livre de chevet est l’Odyssée, Salagnon rencontre à la fois l’amour et la guerre dans le maquis : il restera toujours fidèle aux deux. D’abord à la belle Eurydice, fille de son supérieur, un juif charismatique de Bab-El-Oued. Ensuite à la fraternité du combat puisque le jeune homme de vingt ans ne parvient pas à revenir à la vie civile. Il s’engage donc, d’abord en Indochine, puis en Algérie où il vient chercher sa belle pour la ramener à la métropole. Du Mékong à Alger,Salagnon fait les rencontres les plus étranges et touts semblent mourir autour de lui, alors que lui-même semble immortel.

Scindant le texte en compartiments communicants : les années 1990 et la narration du soldat-artiste, Alexis Jenni livre une peinture vive et sensuelle du combat. Dépeignant le paysage presque aussi bien que son peintre de héros à l’encre des mots, il fait revivre la peur, les traques, les éclats de balles qui égorgent et blessent, le sang poisseux et un destin, une organisation et des ordres qui le sont tout autant. Il livre par là-même une réflexion virile et épaisse sur l’expérience coloniale, sur la chute de l’empire et sur la violence. Au passage, il esquisses quelques portraits inoubliables, taille un beau costume à deux films « classiques » : le vieux fusil et la bataille d’Alger et étouffe son lecteur dans la banalité de la mort des camarades. Un livre lourd, sanguin, où le lit boueux des origines est brassé dans toute sa complexité. La raison ne peut pas vraiment lire cette histoire de corps, de croyances d’ordres et de contrordres. Une seule chose demeure : l’héritage finalement acceptable d’un apocalypse qui ne cesse pas d’irradier le présent.

Alexis Jenni, « L’art français de la guerre », Gallimard,, 632 p., 21 €.

« La France est une façon d’expirer.
Tout le monde ici pousse des soupirs, nous nous reconnaissons entre nous par ces soupirs, et certains las de trop de soupirs s’en vont ailleurs. Je ne les comprends pas ceux qui partent; ils ont des raisons, je les connais, mais je ne els comprends pas. Je ne sais pas pourquoi tant de Français vont ailleurs, pourquoi ils quittent ce lieu que je n’imagine pas laisser, je ne sais pas pourquoi ils ont tous envie de partir. Pourtant ils s’en vont en foule, ils déménagent avec une belle évidence, ils sont presque un million et demi, cinq pour cent loin d’ici, cinq pour cent du corps électoral, cinq pou cent de la population active, une part considérable d’entre-nous, en fuite. » p. 325.

Mike de Lars Blumers, un road movie hors des sentiers battus
Une exposition sur la barbe dans l’art…A quand la moustache ?
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

4 thoughts on “L’Art Français de la Guerre, l’apocalypse proche de Alexis Jenni”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *