Livres

L’amitié de Michel Foucault

23 janvier 2011 | PAR Yaël Hirsch

L’écrivain Mathieu Lindon, fils du regretté directeur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon, revient dans son dernier roman sur son amitié quasi filiale avec le philosophe Michel Foucault. Un livre touchant, avec de véritables éclats d’écriture. Mais un roman également parfois maladroit, où on en apprend très peu sur Foucault mais beaucoup sur les « grandes amitiés » de jeunes-hommes qui se nouaient autour de la drogue et d’une famille recréée, dans son appartement de la rue Vaugirard, et qui finalement semble hésiter entre la peinture de souvenirs et le tribu à un père imposant, merveilleux et terrible.

Alors qu’il grandit à l’ombre d’auteurs illustres, Samuel Beckett, étant le meilleur ami de son père, Mathieu Lindon découvre par le biais d’une petite copine le réseau des jeunes hommes qui gravitent autour du philosophe Michel Foucault. Le jeune homme à peine sorti de l’adolescence  réalise qu’il est plus heureux avec ces beaux jeunes hommes (parmi lesquels Hervé Guibert),  artistes, homosexuels et se réunissant autour de l’appartement de Foucault pour essayer de nombreuses drogues et partager leurs expériences amoureuses et littéraires.Pour le jeune auteur, c’est aussi l’époque du premier roman, publié sous pseudonyme chez  Minuit, d’un nouveau travail à Libération, et le début d’une longue amitié avec Michel Foucault qui semble jouer le rôle d’un père avec lequel peut exister en plus de l’affection, et des échanges intellectuels, un véritable intimité qui n’existe plus avec le hiératique directeur des éditions de Minuit. La brusque mort de Michel Foucault est un choc, qui entraîne un deuil impossible et vient couper le roman, comme la vie de l’auteur en deux. C’est aussi le premier ami qui meurt, premier d’une longue série de disparitions causées pas le sida.

Autobiographique sans être (trop) impudique, extrêmement bien écrit, au sens exigeant que Roland Barthes donnait à « l’écriture », « Ce qu’aimer veut dire » est un livre généreux, où Mathieu Lindon partage aussi bien son goût pour l’auteur autrichien Adalbert Stifter que  ses sages réflexions sur la jeunesse, le temps qui passe, et le rôle de la famille. Ceux et celles qui voudraient tout savoir sur la vie privée de Michel Foucault feraient mieux de passer leur chemin, de même que les lecteurs qui attendent des grands débats d’idées ou même la désinscription de l’ère de ce temps là dans ce cercle là. Lorsqu’il parle de Michel Foucault, Mathieu Lindon interroge surtout sa propre trajectoire, et le livre peut paraître par endroits un peu maladroit… C’est peut-être parce que le vrai roman qui se cache derrière cette  histoire d’amitié, d’amour et de fierté avec le grand philosophe, est en fait un livre dédié au père : Jérôme Lindon, décédé il y a bientôt dix ans, et auquel son fils consacre les passages les plus fulgurants de « Ce qu’aimer veut dire ».

Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, P.O.L., 352 p., 18.50 euro, janvier 2011.

« L’homosexualité a transformé les règles. L’intimité a changé de camp. Il n’a pas pu y avoir de solidarité familiale au sens le plus strict, de mon ascendance à ma descendance : de ce point de vue, le seul enfant qu’il y a eu entre mes parents et moi, c’est demeuré moi. Alors l’affection est restée mais l’intimité entre nous est devenue obscène, égarée entre l’enfance et la sexualité, ayant perdu le contact avec la réalité, plus fausse que les choses survenant à Hervé. Elle s’est à la fois circonscrite et élargie à ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie, à croire que j’avais enfin découvert, après une longue quête, mes amis biologiques. Et aucune malédiction de cet ordre n’a frappé cette intimité-là, elle se transmet à travers les générations si bien que notre relation à Daniel et moi, nous l’avons chacun héritée de Michel. » p. 183

Les Champs de Paris, l’amitié qui résiste mal à la sortie de l’adolescence
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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