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Il faudrait s’arracher le cœur, de Dominique Fabre

12 mars 2012 | PAR Sixtine de The

L’auteur de Moi aussi un jour, j’irai loin (Maurice Nadeau, 1995 ; Points, 2012), et de J’aimerais revoir Callaghan (Fayard, 2010) retrouve ses quartiers de prédilection pour nous livrer trois récits emprunts d’une mélancolie de jeunesse, pour se souvenir qu’il ne faut pas oublier.

« Les années rodent autour de la chambre, et dedans, ici et puis ailleurs, évidemment. La vie d’Anna s’écoule autour de cette chambre où rien ne bouge, mais dans la rue, au coin, il y a le café des Kabyles, l’école primaire – Et sur le boulevard de Ménilmontant les magasins ouvrent et ferment. Anna ne reconnaît pas tout d’une semaine sur l’autre. »

Obsédé par les endroits détruits et les vies qui n’auront plus jamais lieu, Dominique Fabre retrace les contours de sa jeunesse. Entre Asnières, Clichy et Gennevilliers, « Il Faudrait s’arracher le cœur » est une sorte de roman-nouvelle où trois histoires se concertent pour rétablir sa saveur amère de ces jours incertains.

C’est l’histoire d’une tentative de suicide, de voyages ratés, d’une porte qui se ferme, d’un quotidien en tenaille entre l’ennui et l’incertitude. Des personnages apparaissent peu à peu, avec les mots qui les caractérisent, le long des errements de ce narrateur mouvant. « Il faudrait s’arracher le cœur » – La première nouvelle s’inquiète de la tentative de suicide d’un ami, fils d’avocat du boulevard Pereire, qui trompe la vie en avalant des cachets, mais trop peu quand même « pour ne pas vraiment mourir ». Ensuite, c’est le père qui s’en va, finalement – « Je vais devoir vous laisser » – pour fuir un quotidien qu’il ne supporte plus, et les angoisses des enfants qui comprennent trop vite. C’est une grand-mère enfin – qu’est-ce que je voulais dire déjà pas la messe… – qui croupit dans l’ennuie de son appartement qu’elle finit par quitter, mais dont le monde se détériore peu à peu avec la fuite de sa mémoire.

Les trois récits sont fragmentés par l’éclosion difficile des souvenirs tapis, auxquels le narrateur tente de redonner la saveur qu’ils avaient en 1881, en 1883… Retrouver la teneur profonde des sentiments d’alors, telle semble être l’ambition de Dominique Fabre, qui retrace avec une grâce estompée tout ce qui l’entourait : les couleurs, matières, personnages en scission, les cachets de drogue, la fac de philo option cafétéria, les cafés qu’il fallait fréquenter, les déjeuners de famille. L’environnement devient alors le lieu de la reconnaissance intemporelle, la possibilité d’une affirmation d’existence. Dans un style très pudique où l’on retrouve un peu de Modiano, il parle comme on parlait dans sa jeunesse, entre les amis trop riches et la banlieue aseptisée.

Mais c’est à travers cette pudeur même que l’on sent le trop-plein des sensations inexpliquées, dans un monde où tout est voué à disparaître. « Il faudrait s’arracher le cœur » : seule solution pour oublier les négligences amoureuses, les amitiés déçues, les quartiers qui changent, les chagrins qui ressurgissent, la jeune incompréhension. Malgré la justesse du détail et le sens des images, toutes ses blessures trouvent un écho surtout dans la langue, celle du narrateur qui se souvient, qui lutte pour ne pas oublier, mais langue qui se fait aussi la matière de la blessure-même, avec les mots que les gens ont dit et que l’on oublie pas. Une phrase jetée au hasard et qui bouleverse toute une vie. En partant des mots, le narrateur se fait l’archéologue de son désœuvrement passé.

Mais ce qui fait la particularité et aussi sans doute l’ennuie du livre, c’est le caractère si banal de toutes ses histoires. Parti pris moderne où l’on se livre dans le non-exotisme contemporain, où l’on se dessine à travers l’histoire d’un Monsieur Tout-le-monde, on risque toujours la fadeur. Étrange saveur de l’entre-deux où l’on parle à l’oral des romans oubliés, où l’on fuit le désamour avec un désespoir ténu, où l’on fait semblant de mourir.

« Il faudrait s’arracher le cœur », de Dominique Fabre, L’Olivier, 224p., 18 €.

« Je pense à ma mère en disant tout cela : un double-living, ça lui plaisait. Au bout d’un certain nombre d’années, tous les mots vous font penser à des gens, et les gens disparaîtront, mais pas les mots. Les mots ne disparaîtront jamais tout à fait. »

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Sixtine de The

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