Fictions
Réédition d’un roman de George Steiner : « Le transport de A.H. »

Réédition d’un roman de George Steiner : « Le transport de A.H. »

15 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

Les éditions Noir sur Blanc viennent de rééditer dans une traduction revue et corrigée, avec une postface inédite du regretté Georges Steiner Le transport de A.H. Il s’agit d’une porte d’entrée unique dans la pensée complexe d’une grande figure du 20 siècle, disparue le 3 février dernier.

Publié en 1979 (1981 en français), Le transport de A.H. imagine un Adolphe Hitler capturé à l’âge de 90 ans par un groupe de chasseurs de nazis dirigé par un survivant des camps. La traque dans la jungle amazonienne, la capture et surtout la question de savoir si Hitler sera jugé, à Jérusalem comme Eichmann ou ailleurs, fournissent la trame solide d’un thriller qu’on ne lâche pas. Ce roman originellement publié à Londres et qui a fait l’objet d’une adaptation théâtrale culmine avec le monologue de Défense de « A.H. » : « Vous avez exagéré. Grossièrement. Hystériquement. Vous m’avez dépeint comme une sorte de fou démoniaque, la quintessence du mal, l’enfer incarné. Alors que je n’étais, à la vérité, qu’un homme de mon temps » (p. 188). En temps de populisme, la « banalité » de l’homme politique « de son temps » marque les esprits et fait réfléchir, d’autant plus que le Hitler de Steiner ajoute qu’il a aussi paradoxalement servi la cause juive en permettant l’existence d’Israël. Une argumentation violente et décriée lors de sa sortie mais dans laquelle il n’est pas inintéressant de se replonger dans un cadre de fiction.

Car c’est bien un roman que propose le grand philosophe et spécialiste de littérature comparée, né à Paris de parents juifs viennois et parti aux États-Unis pendant la Guerre. Trilingue (anglais, français allemand), grand défenseur de la culture classique après avoir étudié à l’Université de Chicago, auteur de grands essais sur la littérature et la langue (Les Antigones, Après Babel) mais aussi sur la compromission de la culture au 20e siècle (Dans le château de Barbe bleue), Steiner, décédé le 3 février dernier en Angleterre, à Cambridge, exprime dans son roman nombre de nuances et contradictions qui ont pu lui être reprochées, notamment ses dialogues avec le philosophe Pierre Boutang, disciple de Charles Maurras ou son enthousiasme pour le roman de Lucien Rebatet Les deux étendards, alors que Les décombres est l’une des œuvres les plus antisémites du siècle qui a valu à son auteur condamnation à mort … Alors qu’un grand penseur, emblématique du 20e siècle nous quitte, les éditions Noir sur Blanc nous proposent de le redécouvrir par une fiction et c’est précieux.

Georges Steiner, Le Transport de A.H., trad. Christine de Montauzon, les éditions Noir sur Blanc, 200 p., 15 euros. Sortie le 5 mars 2020.
Visuel : couverture du livre.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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