Fictions

Patience, de John Coates : une Emma Bovary naïve et touchante + deux autres romans oubliés

Patience, de John Coates : une Emma Bovary naïve et touchante + deux autres romans oubliés

04 août 2014 | PAR Audrey Chaix

patience-john-coates-L-QGTBG7A Londres, quelques années après la fin de la Seconde guerre mondiale, Patience est le modèle même de l’épouse parfaite : mariée à Edward, bien plus âgé qu’elle, elle lui a fait trois enfants (un quatrième serait d’ailleurs en route alors que s’ouvre le roman), elle s’occupe de son intérieur avec zèle et diligence, fait tout pour rendre plus facile la vie de son époux auquel elle se soumet de bonne grâce dès qu’il s’agit d’assouvir ses ardeurs sexuelles. Sauf qu’elle ne prend aucun plaisir à ce qu’elle envisage comme une corvée parmi tant d’autres, un mauvais moment à passer le soir avant de s’endormir. Car Patience est catholique, et tout plaisir charnel lui apparaît comme un Péché. Mais cela, c’est ce qu’elle pense avant de rencontrer Philip, qui fait vibrer son cœur – son corps ! d’une manière qui ne lui paraissait même pas possible quelques heures plus tôt…

Publié en 1953, ce roman a fait scandale à l’époque : la puritaine Irlande l’a d’ailleurs interdit dès sa sortie. Si, aujourd’hui, le succès des 50 nuances de toutes les couleurs et autres romans de littérature érotique paradent sur les tables des libraires sans rougir, il faut se remettre dans le contexte de l’après-guerre pour comprendre ce qui a tant choqué les contemporains de John Coates : dans une société pré-Mai 68, où le sexe se devait de rester confiné à l’intimité de la chambre à coucher, évoquer la découverte des plaisirs charnels par une femme mariée et bien sous tous rapports, avec un homme qui n’est pas son mari, cela tenait bien du sacrilège.

Que retirer aujourd’hui de cette histoire qui pourrait paraître un peu désuète aux yeux de lecteurs aguerris au soft porn littéraire, et que l’excellente collection Belfond Vintage a pourtant choisi de rééditer ? Tout d’abord, on se prend très rapidement d’affection pour cette adorable Patience, à la fois niaisement innocente et pourtant si forte, qui découvre avec une fraîcheur candide les joies de l’orgasme et de la connivence sexuelle. C’est dit par John Coates avec tellement de délicatesse que l’on ne peut s’empêcher de sourire lorsque la jeune femme s’émeut de trouver difficile de rester couchée aux côtés de son amant sans succomber à l’envie de lui faire l’amour. On admire également la portée profondément féministe de ce roman écrit par un homme à une époque où donner la parole aux ménagères n’allait pas nécessairement de soi. Au fil des pages, il accompagne avec beaucoup d’humanité, mais aussi d’humour, l’éveil de Patience à sa propre sexualité et à sa féminité – un comble, s’exclame la jeune femme, pour une mère de trois enfants !

Enfin, on admire la satire de la société proposée par John Coates : car l’histoire de Patience, c’est aussi celle d’une société où les maris catholiques fustigent les plaisirs de la chair, tandis que les époux anglicans profitent de l’innocence de leurs femmes pour les soumettre à leurs seuls besoins sexuels sans se soucier de ce qu’elles pourraient vivre. Et c’est enfin la revanche d’une femme sur ces contraintes sociales, que l’auteur mène avec beaucoup d’humour et de connaissance de ses contemporains.

Patience peut donc être vue comme une nouvelle Emma Bovary, certes. Mais une Emma Bovary joviale et joyeuse, qui aurait fait le pari de la vie et non celui de la dépression. A mettre entre toutes les mains, féminines et masculines !

Patience, de John Coates. Belfond Vintage. Traduit de l’anglais par Jacques Papy. Parution : juin 2014. 276 p. 17€.

Les romans réédités par Belfond dans sa collection Vintage paraissent aussi en Poche. Pour continuer à explorer cette manne méconnue qu’est la littérature oubliée, en voici deux pour un tout petit prix.

Le Bâtard d’Erskine Caldwell

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Le Livre de Poche propose cet été de relire Le Bâtard, d’Erskine Caldwell : Gene Morgan, né dans les années 1910 d’une prostituée et d’un illustre inconnu, vit la vie au jour le jour, entre les petits boulots qu’il glane ici et là, les femmes qu’il croise et qu’il viole sans remords, et les bouteilles d’alcool qu’il engloutit comme s’il s’agissait de petit lait. Jusqu’au jour où il tombe fou amoureux…

Dans la chaleur moite et étouffante du sud des Etats-Unis, Caldwell signe ici un roman aussi court qu’intense. La folle épopée de Morgan commence avec une confrontation sanglante entre le jeune homme et un quidam qui livre des propos obscènes sur sa génitrice, et s’achève avec un autre meurtre, encore plus chargé de symbole.

Publié pour la première fois en 1929, sombre année pour les Etats-Unis, Le Bâtard est interdit dès sa sortie : on comprend pourquoi en lisant cette histoire sulfureuse et sordide, où viols et meurtres forment le quotidien du protagoniste principal que l’on n’ose pas qualifier de héros. Avec une écriture puissante et évocatrice, presque cinématographique, Caldwell crée sous nos yeux une atmosphère lourde et pesante, sans échappatoire possible, plus encore qu’il ne nous raconte une histoire. A ranger parmi les chefs d’œuvre de la littérature sudiste américaine.

Le Bâtard, d’Erskine Caldwell. Le Livre de Poche Biblio. Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Turbergue. Parution : 28 mai 2014. 168 p. Prix : 5,90€.

Les Saisons et les jours de Caroline Miller

9782266242363

Les éditions Pocket, quant à elles, sortent en version poche Les Saisons et les jours, de Caroline Miller, un beau livre sur le Sud des Etats-Unis. Prix Pulitzer en 1934, ce roman était parmi les préférés de Margaret Mitchell, auteur d’Autant en emporte le vent. La vie de ces simples  pionniers de Géorgie, au début du 19e siècle, est pourtant bien loin de celle de Scarlet O’Hara… mais on retrouve dans les deux romans un amour profond pour le Sud pré-Guerre de Sécession.

L’histoire commence donc avec le mariage de la jeune Cean, qui suit son mari Lonzo dans la maison de rondins flambant neuve que le jeune homme a construit de ses propres mains pour accueillir son épousée. Rythmée par le cycle des saisons, leur vie se résume à la culture de leurs terres pour pouvoir se nourrir, aux voyages annuels des hommes vers la côte où ils troquent l’excédent contre les denrées qu’ils ne peuvent pas produire eux-mêmes, aux naissances et aux morts. Caroline Miller dépeint le quotidien des colons dans une langue très belle, à la fois vernaculaire dans les dialogues, qui sonnent avec beaucoup de justesse, mais aussi avec un lyrisme qui chante la nature et les saisons.

Empreint de beaucoup d’humanité et d’amour, Les Saisons et les jours peut certes paraître démodé : simples, voire rustres, les personnages ne voient guère plus loin que leur arpent de terre – le seul à s’enfuir de cette vie, Lias, le frère de Cean, sera rejeté par le reste de la famille. L’histoire elle-même reste très simple : Caroline Miller s’attache à décrire le quotidien de ces colons, laissant la vie imposer ses péripéties à la famille Carver. Il suffit cependant de se laisser bercer par le rythme des saisons et des jours pour saisir toute la force de l’écriture de Miller, qui salue la beauté de la nature aussi bien que celle des hommes et des femmes auxquels elle prête voix. Un roman qu’il fait bon redécouvrir.

Les Saisons et les jours, de Caroline Miller. Pocket. Traduit de l’anglais par Michèle Valencia. Parution : 3 juillet 2014. 168 p. Prix : 7,70€.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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