Fictions
L’historiographe du Royaume : le temps long de Maël Renouard

L’historiographe du Royaume : le temps long de Maël Renouard

11 novembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

L’auteur de La Réforme de l’Opéra de Pékin et de Fragments d’une mémoire infinie est de retour est sur la shortlist du Goncourt avec un roman qui réfléchit dans le temps long aux traces qu’une vie et un règne peuvent laisser. Une plongée délicieusement désuète dans un univers lettré. 

Abderrahmane Eljarib est né la même année que celui qui deviendra Hassan II : 1929. Etudiant avec lui au Collège Royal du Maroc, cet homme érudit, lettré, qui est arrivé à un joli niveau de savoir et à côtoyer les grands par ses talents passe un peu de temps à Paris avec les existentialistes et les premières avant-gardes indépendantistes des colonies françaises et a le temps de publier un recueil de poèmes : « Elegies Barbaresques. » 

Un ambitieux limogé

Lorsque Hassan II accède au pouvoir et l’appelle à sa cour, l’ambitieux Abderrahmane se dit que son heure de gloire, si attendue, est arrivée. Sauf qu’il est limogé dans un poste aux contours flous à Tarfaya, bourgade perdue à l’Ouest du royaume. Les années passent et cassent ses rêves, il finit par repasser par Rabat où le roi lui propose de devenir… Historiographe du Royaume. Il est notamment en charge de la commémoration du tricentenaire de l’âge d’or du Royaume avec la délicate tâche d’articuler un programme autour de la figure puissante mais cruelle de Moulay Ismaël. La comparaison à Louis XIV n’est pas sans charmer Hassan II qui aime citer Pascal à tort et souvent à travers …

Éloge de la désuétude

Dans un style délicieusement désuet, avec même ce vieux truc des Lumières de présenter le texte comme un manuscrit transmis à une maîtresse de conférence française dans un café de Saint-Germain-des-Près, ce texte remarquable étire le temps et les références sans jamais nous ensevelir pour dresser le portrait d’un homme. Un homme qui a dû renoncer à toute ambition y compris littéraire pour, au loin, prendre du recul et de la philosophie en faisant sien le temps long des civilisations qui rayonnent et meurent. Les pointes d’ironies sont jouissives et le portrait du Maroc des trente glorieuses juste impeccable.

Ironie, conscience et poésie

On est à la fois chez Voltaire et chez Paul Nizan dans un texte qui nous surprend en flagrant délit de pensées réactionnaire : « Quel beau style, on n’en lit plus des livres bien écrits comme cela de nos jours! ». L’éloge du temps long est à la fois parfaitement conscient de lui-même et tout à fait poétique. Longue vie à l’historiographe … 

Maël Renouard, L’Historiographe du Royaume, Grasset, 336 p., sortie le 2 septembre 2020. 

visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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