Fictions
« Carthage », le dernier Joyce Carol Oates, en lice pour le prix Médicis

« Carthage », le dernier Joyce Carol Oates, en lice pour le prix Médicis

04 octobre 2015 | PAR Audrey Chaix

Dans la petite ville de Carthage, au nord de l’état de New York et au cœur du massif des Adirondacks, la famille Mayfield, dont le père n’est autre que l’ancien maire de la ville, vit une ville paisible jusqu’au jour où Juliet, la fille aînée, et Brett Kincaid, vétéran de la guerre d’Irak, rompent leurs fiançailles sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi. Quelques jours plus tard, Cressida, la plus jeune des deux sœurs, disparaît sans laisser de trace – sauf un peu de sang dans la voiture de Kincaid. Après de longues recherches, la jeune fille n’est pas retrouvée, et le caporal Kincaid finit par avouer le meurtre de Cressida. Bien sûr, la vérité est bien plus complexe que cela, et derrière ce qui commence comme un roman policier classique, Oates dissèque les ressorts d’une société américain post – 11-Septembre qui oscille entre victimisation et culpabilité. 

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carthage

La première partie du roman de Joyce Carol Oates se déroule donc comme le début d’un bon polar. Un soir d’été, une jeune fille de 19 ans ne rentre pas chez elle. Elle a été vue pour la dernière fois en compagnie de jeunes gens éméchés avec lesquels elle n’avait pas l’habitude de passer du temps. Parmi eux, le caporal Brett Kincaid, ex-fiancé de la sœur de la victime, plus tout à fait lui-même depuis qu’il est revenu d’Irak. Et les soupçons se tournent vite vers lui : on a retrouvé des traces de sang sur le pare-brise de sa voiture. Les recherches organisées pour retrouver la jeune fille ne donnent rien. Le père de Cressida, Zeno Mayfield, citoyen honorable de la petite ville de Carthage, va jusqu’au bout de ses forces pour tenter de retrouver son enfant. En vain, la jeune fille reste introuvable.

En filigrane de cette battue, Oates commence déjà à dresser le portrait d’une Amérique post-11 Septembre, qui ne sait que faire des héros qui rentrent au pays salement amochés, inadaptés, et pour qui le retour à la vie civile est un défi encore plus dur que celui de partir au combat. Pour incarner ce drame, le caporal Brett Kincaid, un beau jeune homme qui n’est plus que l’ombre de lui-même après sa démobilisation, et qui sape peu à peu tout espoir d’avenir, jusqu’à s’accuser d’un meurtre qu’il ne se rappelle pas avoir commis, dans la confusion de son esprit perturbé.

En parallèle de ce personnage brisé, une autre belle figure se dessine en creux : celle de Cressida, la jeune fille disparue, que le lecteur apprend à connaître au travers des souvenirs de ses parents, de sa sœur, et du caporal Brett Kincaid. Une adolescente difficile, intelligente mais moins jolie que sa sœur avec ses cheveux aussi sombres et bouclés que ceux de l’auteur … Sorte de vilain petit canard incompris par sa famille, qui se perd dans des dessins à la précision mathématique inspirés de l’artiste M. C. Escher, Cressida se sent mal aimée, incomprise, et se cache derrière une désinvolture qui dissimule un cruel sentiment, celui d’être persuadée de ne manquer à personne si elle venait à disparaître.

La deuxième partie, qu’il sera difficile de raconter sans gâcher le plaisir des lecteurs, permet de plonger plus profondément encore dans la psyché de Cressida. Elle est aussi l’occasion d’explorer un autre aspect de la société américaine, la peine de mort et, plus généralement, les dysfonctionnements d’un système carcéral qui arrive en bout de course. Véritable morceau de bravoure, la visite d’une prison de Floride est un grand moment de littérature, dur et violent, dérangeant.

Au-delà de cette dissection d’un aspect peu reluisant de la société américaine, Oates continue d’explorer les ressorts de son histoire, alors que le lecteur commence peu à peu à comprendre ce qui s’est réellement passé le jour de la disparition de Cressida, sans vraiment parvenir à définir qui est vraiment le coupable ou la victime dans cette affaire. Car il n’y a pas de de réponse claire et tranchée à la fin de Carthage, mais une interprétation laissée à l’appréciation du lecteur.

En lice pour le prix Médicis, Carthage est un roman qui ausculte avec brio le pouls d’une Amérique désenchantée, au travers de personnages dépeints avec beaucoup de justesse et de finesse. Un beau roman, accessible à ceux qui ne connaîtraient pas encore le travail de Joyce Carol Oates, et qui propose une réflexion nuancée sur l’état des États-Unis d’aujourd’hui.

Carthage, de Joyce Carol Oates. Traduit de l’anglais (américain) par Claude Seban. Éditions Philippe Rey. Paru le 1er octobre 2015. 608 p. Prix : 24,50 €.

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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