Fictions
Asli Erdogan, « Requiem pour une ville perdue »

Asli Erdogan, « Requiem pour une ville perdue »

06 juillet 2020 | PAR Jean-Marie Chamouard

Asli Erdogan est une écrivaine turque. Militante des droits de l’homme, emprisonnée plusieurs mois en 2016, comme opposante politique elle vit maintenant en exil en Allemagne. Requiem pour une ville perdue est un plongeon dans l’intimité de l’auteure. Elle y exprime sa souffrance mais aussi sa passion pour sa ville Istanbul et pour l’écriture.

Requiem pour une ville est un long poème en prose, un poème intime, mystérieux, onirique. Quelques thèmes se répètent de manière lancinante: la nuit, l’enfermement, la solitude, l’errance. L’enfance est présente mais douloureuse avec « le regard vide de sa mère » et le départ du père. Le poids du passé est lourd, l’auteure parlant des « hivers de la mémoire ». L’absence et l’attente renvoient à l’abandon de son père. Des images émergent du récit : une forêt dense, oppressante où elle s’était perdue enfant, les femmes qui apparaissent dans la nuit, telles des spectres. La marche nocturne dans sa ville d’Istanbul est une libération. Ses souvenirs l’entrainent vers le quartier de Galata où elle vivait enfant. Galata, un quartier délabré, délaissé par ses habitants où la tour génoise, tel un œil de pierre, regarde le passé. Elle contemple la nuit enserrer sa ville et tente d’écrire, alors que « les mains sont clouées au papier à la recherche de mots que les lèvres n’ont pu murmurer ». Mais alors pourquoi écrire ? Asli Erdogan tente d’y répondre de manière élégante : « écrire c’est porter un masque pour affronter la mort ». Ecrire « c’est tisser des murs de mots pour clore les brèches de l’existence » mais aussi désirer le partage et la générosité.

Oui ce texte est difficile, mais le lecteur doit se laisser porter par la beauté de l’écriture, son rythme sa poésie, ses audaces, sa richesse métaphorique. Il pourra ainsi rentrer dans l’indicible, dans l’inconscient, dans la souffrance intime de l’auteure. Alors qu’Asli Erdogan vit en exil, ce livre est un retour douloureux et nocturne vers Istanbul, vers cette ville de son enfance qui pour elle n’existe plus. Ce poème est aussi dédié à l’écriture, aux mots « qui partent vers une étoile » et « aux mots qui ne surgissent pas lorsque la main est vide ». Il comporte une dimension philosophique : l’auteure aborde les thèmes de la mort et de la douleur du temps qui passe inexorablement. Asli Erdogan a écrit une mélopée nocturne souvent sombre mais l’espoir n’est pas absent : il est symbolisé par la lumière de l’aube, promesse d’un renouveau. Le chemin de ce renouveau pourrait être biblique, esquissant une rédemption. « Il faut se contenter de marcher, de marcher jusqu’en ce lieu où cesseront les peines ».

Asli Erdogan, Requiem pour une ville perdue, Actes Sud, trad. Julien LAPEYRE DE CABANES, 135 pages, 17 euros, sortie le 27 mai 2020.
visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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