Fictions
« A l’Orée de la Nuit » de Charles Frazier : glaçante Nuit du Chasseur

« A l’Orée de la Nuit » de Charles Frazier : glaçante Nuit du Chasseur

03 septembre 2014 | PAR Audrey Chaix

Dans les années 1960, Luce vit seule dans les Appalaches, dans une vieille demeure bien trop grande pour elle dont elle est la gardienne. Jusqu’au jour où sa sœur est sauvagement assassinée par son second mari, et qu’elle se retrouve en charge de ses deux neveux, des jumeaux sauvages et muets qui s’amusent à mettre le feu à tout ce qui brûle et ne communiquent qu’entre eux. Bon an, mal an, Luce accepte de s’occuper des enfants, épaulée par sa voisine et par Stubblefield, le petit-fils du riche propriétaire terrien du village, qui s’éprend peu à peu de Luce. Ce qu’ils ignorent tous, c’est que Bud, l’assassin de la mère des enfants, est bien décidé à les retrouver car ils sont témoins de son crime et surtout, Bud est persuadé qu’ils savent où se cache un joli magot dérobé par leur mère. Charles Frazier signe ici un roman qui oscille entre beauté et cruauté, alors que la nature, muette et sauvage, est témoin de la barbarie humaine. 

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Car A l’Orée de la Nuit est situé par Frazier en milieu hostile : au bord d’un lac, à flanc de montagne, la communauté où vivent Luce et les enfants est encore rustre et brutale envers les femmes et les enfants. Ce sont eux, pourtant, perçus comme les plus faibles, qui sont les plus à l’écoute de la nature et qui donc en connaissent les bienfaits, tandis que les hommes, chasseurs armés et violents, n’en subissent que l’âpreté et la rudesse. La quatrième de couverture fait justement référence à La Nuit du Chasseur, le magnifique film de Charles Laughton avec Robert Mitchum en prêcheur inquiétant : ici, c’est Bud le bootlegger qui tient le rôle du beau-père bien décidé à se débarrasser des enfants, quitte à mettre en danger sa propre vie.

Dans son écriture tout comme dans le développement de son intrigue, Frazier ne cède jamais à la facilité : il n’y a pas un mot de trop, les émotions et les sentiments restent bridés, les personnages bourrus et taciturnes, à l’image de la nature hostile qui les entoure. Cela donne, bien sûr, un roman sombre, froid, crépusculaire même, où le lyrisme est réservé aux choses de la nature : alors seulement, l’écriture sèche et aride de Frazier s’éveille, tout comme lorsqu’il évoque l’innocence brisée des deux orphelins. Car c’est bien la nature qui est la véritable héroïne de ce roman, comme mère protectrice aussi bien que comme dame vengeresse. Et l’écriture de l’auteur est tout à son service, aussi belle et envoûtante que le passage des saisons sur la montagne.

A l’Orée de la Nuit est un roman lent, au sens noble du terme, où l’auteur prend le temps d’épouser le rythme des saisons pour tisser sa toile autour de ses personnages, jusqu’à la confrontation finale. Pour certains, elle sera synonyme de rédemption, pour d’autres, d’un nouveau départ : en digne héritier de Thoreau ou de Whitman, c’est sous le sceau de la nature américaine que Frazier inscrit la destinée de ses personnages, quel que soit leur destin.

A l’Orée de la Nuit, de Charles Frazier. Editions Grasset. Traduit de l’anglais (américain) par Brice Matthieussent. Parution le 3 septembre 2014. 384 p. Prix : 20,90 €.

Photo : couverture du livre

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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