Essais
The beautiful ones – les mémoires inachevées de Prince

The beautiful ones – les mémoires inachevées de Prince

13 novembre 2019 | PAR Antoine Couder

Entamées quelques mois avant sa mort, ces mémoires qui se résument à une cinquantaine de pages écrites de la main de l’artiste ont été augmentées et réagencées par Dan Piepenbring et l’éditeur Penguin Random House pour donner à ce document hybride une trouble profondeur  autobiographique.

C’est d’abord Piepenbring qui parle. Le voilà au milieu du gué et stoppé net dans la conception de l’œuvre de sa vie. Écrire avec Prince, écrire pour Prince qui l’a choisi quelques mois avant de disparaître. Son texte introductif est d’une beauté formelle qui impressionne par sa retenue, sa rigueur narrative, cette introspection qui révèle peu à peu la succession des évènements. Dès les premières pages, Prince apparaît  dans toute sa splendeur, pas du tout le personnage que l’on imagine. Il est à la fois ordinaire et imprévisible, fervent défenseur de l’écriture manuscrite et de l’art épistolaire dont le livre nous offre de larges extraits… Difficile sinon impossible de saisir ce qu’il pense véritablement tellement ça bouge. Il y a cette curiosité qui butine en permanence, cette spéculation qui avance en parlant, cette espièglerie presque métaphysique qui lui donne toute sa profondeur. Et puis, peut-être, peu à peu cette insidieuse réaction aux opioïdes dont on comprendra plus tard la funeste influence sur la vie  de celui qui fut — on le sait — l’un des artistes majeurs de la scène musicale des années 80.

Prince veut faire « livre utile » et convaincre son lecteur qu’il est possible de devenir quelqu’un, même si c’est compliqué pour les minorités voire les ultra-minorités. Mais sans doute l’époque, assez libérale des années 80 aura servi son dessein. Imagine-t-on en 2019 un nouveau Prince ? Il serait acteur porno et vite boycotté de toute part. Sur un point peut-être on pourrait retrouver un peu de son ADN : cette façon de chuchoter ses mauvaises pensées, cette basse tension que l’on perçoit depuis toujours entre le feuilletage des revues cochonnes des années 50 et les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Créature du feulement et du désir, machine à produire de l’excitation. Hush hush hush … Mais évidemment, c’est plus compliqué.

Prince a toute son histoire en tête, son enfance semble être tout juste achevée tant il parle comme si c’était hier. De loin en loin, on comprend le «travail» qu’il a dû effectuer pour concilier les contraires entre père et mère, rigueur et pétage de plomb. L’ultime chapitre de Piepenbring qui reprend le scénario du film «Purple rain» en livre ainsi une version surréaliste entre le Wells de «Kane» et «le mister Hyde» de Jerry Lewis. Prince surplombe une folie qui aurait pu l’atteindre et en tire une relative puissance (à la façon d’un David Bowie). Au-delà de son excitabilité permanente, il travaille et semble parfaitement convaincu que la musique peut changer le monde. Commencez par changer votre journée puis changez votre vie dit-il quelque part. Et c’est à peu près ça. L’empowerment de la vie quotidienne, le souci de l’autre et tout particulièrement de la communauté noire avec laquelle il entretient une relation singulière, à la fois «dedans» et «dehors», paradigme ultime de la pop star et trouble vivant du genre funky.

Le livre est riche en photos dont la succession délivre un sentiment de douceur de ce qui aurait pu être une adolescence simple, gavée de testostérone mais, au final, inoffensive, typique de la vie telle qu’elle peut s’écouler dans une «petite» ville telle Minneapolis que l’artiste ne quittera en fait jamais sinon pour des incursions à New York qu’il fera briller dans le reflet de son propre travail, en changeant les codes du cool. Beaucoup de photos du père adoré et de quelques petites amies explosives qui chaque fois lui font voir la vie en rose. Comme si seules l’image et la musique, à ce stade, pouvaient dire. Ainsi, on ne trouvera pas de fil biographique très clair, tout au plus sent-on que l’œuvre se construit dans le basculement de Dirty Mind (1980) et de Purple Rain (1984), que la brassée de tubes qui s’ensuivent obscurcit la direction à venir : davantage une introspection live à partir de l’existant. Moins «la chanson dans la chanson» (tradition folk et country) que le message qui en résulte et peut servir d’exemple à un moment précis (la mort de Vanity par exemple), démarche relevant de la prêche et finalement d’un gospel devenu païen par la grâce du funk. Prince boucle ainsi la tradition du quartet de gospel (Swan Silverstones et les autres) et de l’invention du falsetto, un falsetto revu et corrigé après Al Green et par la révolution des mœurs des années 80 («Prince and The Revolution», du nom de son groupe fameux). Cette libération de la sensualité terrestre dont parle Anne Powers dans son « Good Booty » (Editions Castor Astral) entraînant  l’artiste vers cette habitude de murmurer des obscénités sur le morceau qui avance, sur un morceau qui souvent se résume à l’acte de «faire des avances» laissant apparaître peu à peu de petits écrins de confession : des paroles qui se transforment en soupirs, point G  où converge le message du Prince, là où l’indicible remanie en profondeur l’alphabet de l’amour. 

Prince Dan Piepenbring, The Beautiful Ones, Robert Laffont

Visuel : ©Robert Laffont

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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