Essais

« Soldats de la parole » de Frank Westerman : Comment négocier avec les terroristes ?

« Soldats de la parole » de Frank Westerman : Comment négocier avec les terroristes ?

26 mai 2019 | PAR Julien Coquet

Distinguant l’approche hollandaise de l’approche russe, le journaliste hollandais Frank Westerman décrypte les différentes façons de traiter les négociations lors des prises d’otages, tout en se demandant si les mots peuvent faire quelque chose face aux armes. Brillant.

Il est un poncif que l’on aimerait tous croire : face aux armes, les paroles seront toujours gagnantes. Brandir un stylo après les attentats de Charlie Hebdo suffirait à rappeler cette pensée forte héritée des Lumières. Mais, au fond de nous-mêmes, croyons-nous vraiment qu’une plume pourra rivaliser face aux balles des kalachnikovs ? Qu’un discours bien argumenté ferait le poids face à des gens motivés par la haine ?

A partir de cette question initiale, Frank Westerman dresse le portrait des prises d’otages organisées par les Moluquois, un peuple d’Indonésie, au cours des années 1970 au Pays-Bas. Un peu d’histoire : les pères des preneurs d’otages « étaient officiers dans la Koninklijk Nederlandsch Indish Leger (l’armée royale des Indes néerlandaises), ou KNIL, fidèle à la Maison d’Orange. Pendant les « actions policières », deux guerres coloniales en 1947 et 1948, fidèles à leurs maîtres hollandais, ils ont vaincu les combattants pour l’indépendance. Leur position a basculé quand, en 1949, l’Indonésie s’est libérée du joug des autorités néerlandaises. Les Moluquois, dans leurs uniformes de la KNIL, ont alors été précipités du mauvais côté de l’Histoire : chrétiens dans un pays musulman, et collaborateurs de l’ennemi chassé du pays. La plupart des officiers moluquois souhaitaient être démobilisés à Ambon, la République autoproclamée des Moluques du Sud » qui fut reprise par le nouveau pouvoir indonésien. Les militaires de la KNIL, en guise de sauvetage, furent embarqués pour Rotterdam puis relégués dans les baraquements d’anciens camps de concentration. On pourrait mettre cette histoire en parallèle de celles des harkis de la guerre d’Algérie…

Mais les Moluquois déracinés ne s’arrêtent pas là et commettent plusieurs prises d’otages pour la création de la République des Moluques du Sud. Les prises d’otages sont approchées en Hollande par une méthode douce où la négociation prime : il faut comprendre les terroristes pour gagner du temps et éviter les bains de sang. Par son approche pacifique, l’école hollandaise fera de nombreux émules et le néogicateur Mulder, psychiatre, donnera des conférences dans le monde entier. Un peu plus loin en Europe où les terroristes tchétchènes sèment la terreur en Russie, Poutine développe une méthode beaucoup plus dure où la violence prime et où tout dialogue et compromis sont impensables. Pour rappel, la prise d’otages de l’école de Beslan fait 334 morts, dont 186 enfants.

Se rendant à des conférences, à des stages d’entraînement pour faire face à un prise d’otages dans un avion, discutant avec les plus grands spécialistes, Frank Westerman tente de comprendre les subtilités des deux approches et pourquoi la méthode hollandaise semble s’être effacée pour laisser place à la méthode russe. Soldats de la parole est un livre passionnant, passionnant parce qu’il laisse plus de questions ouvertes qu’il ne donne de réponses, passionnant par cette qualité d’écriture qui fait vivre les scènes de prises d’otages et retrace sans temps mort les entretiens.

« J’ai grandi avec l’idée qu’entre personnes « civilisées », on se doit de résoudre les conflits par le dialogue. Jadis, celui qui était provoqué en duel ne pouvait s’y soustraire. En 1837, Pouchkine lui-même a été contraint de prendre les armes, ce qui lui a coûté la vie.
Aujourd’hui, la polémique a remplacé le duel. Le plaidoyer versus le réquisitoire. Le principe du contradictoire. En cas de conflit, on fait appel à un médiateur ou à un juge. Les Etats laissent à un intermédiaire le soin de plaider les questions nationales et internationales en leur nom. Leur porte-parole. Les interventions se déroulent dans le calme, chacun attend son tour pour prendre le micro. Quand nos représentants politiques se sont-ils battus pour la dernière fois ? Le mot « Parlement » vient de « parler ». Les concours de débat, organisés dans les écoles, s’appellent battles, batailles. Nous en sommes arrivés là grâce à la civilisation. »

Soldats de la parole, Frank Westerman, Christian Bourgois éditeur, 336 pages, 20€

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