Essais
L’horizon flou de l’Education nationale d’Alain Juppé

L’horizon flou de l’Education nationale d’Alain Juppé

04 septembre 2015 | PAR Franck Jacquet

Les essais et ouvrages d’hommes politiques apportent rarement du contenu au débat. Ils servent à marquer les médias et ponctuent un calendrier (ici de rentrée). Mais à force de ne pas donner de fond, les livres passent et bien peu reste… Dans le cas présent, il s’agit de la fameuse mesure serinée par tous les médias ces derniers jours, l’augmentation de 10% du salaire mensuel des enseignants du secondaire. Pourtant Alain Juppé est un homme politique qui est capable d’apporter plus qu’un hochet médiatique ; tentons d’aller le chercher.

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Visuel - Juppé école

Stratégie et tactique, un livre de pré-campagne
L’ouvrage se présente comme une réflexion intermédiaire appuyée sur des témoignages de parents et d’enseignants du primaire comme du secondaire, mais aussi de membres de l’administration des établissements… Alain Juppé choisit donc de mettre en avant l’école républicaine dans un livre qui est le premier d’une série consacrée à de grands axes de son programme politique de présidentiable. La majeure partie est donc consacrée à synthétiser ces textes reflétant autant d’expériences (on ne sait quelles furent les conditions de cette consultation et le volume des réponses…). L’homme politique se présente comme celui qui écoute et qui tente une synthèse. Si on voit apparaître les grands thèmes qui animent l’enseignement républicain depuis des années (programmes et notamment de latin ou d’histoire, place de la morale républicaine, paupérisation du monde enseignant, autorité du professeur, ouverture au monde professionnel comme au numérique, réforme des rythmes…), les idées sont synthétisées et juxtaposées sans qu’on comprenne si l’auteur considère qu’il y a à hiérarchiser ces constats. Les généralités inondent chaque page depuis les considérations sur la méthode globale, le topos du prof courage ou du prof découragé, l’interdisciplinarité… Surtout, des témoignages contradictoires se succèdent sans qu’il y ait priorité donné à l’un ou l’autre, signe que sur certains points, le monde enseignant et celui des parents ne seront décidément pas facilement réconciliables. Au détour de quelques témoignages sélectionnés, on trouve tout de même quelques prises de positions intéressantes : la remise en place du concours de recrutement au niveau Master 1 et non Master 2, ou encore le renforcement du rôle pédagogique (et non seulement administratif) du chef d’établissement pour plus d’autonomie.
En fait, l’intérêt premier du livre réside surtout en ce qu’il révèle la stratégie de rentrée politique de son auteur et qu’il résume avec un slogan pour le coup clivant : « apaiser, rassembler, réformer ». Ce texte doit être un outil d’écoute pour apaiser les tensions et réunir à partir de constats au moins posés à minima mais considérés par tous comme objectifs, d’où son choix de terminer par des statistiques reconnues. Ainsi il évoque le classement PISA montrant que si la France continue de consacrer un peu plus de son PIB (environ 6 à 7%) en dépenses d’éducation que la moyenne de l’OCDE, elle n’obtient toujours que des résultats moyens, médiocres. Surtout, cette école républicaine de la méritocratie produit plus d’inégalités que la moyenne des autres pays développés. La méthode est donc claire : écouter et chercher des « chiffres massue » pour asséner un constat difficilement contestable. Ensuite, et il l’évoque, il soumettra ce constat aux acteurs de l’Education nationale dans les mois à venir pour obtenir assentiment et propositions.
La primaire serait pour lui le moment où il commencera à donner quelques propositions claires, et il n’envisage de programme de réformes précis qu’en vue d’une campagne présidentielle pour laquelle il s’imagine donc logiquement candidat de la droite et du centre. Evidemment, en exposant cette méthode de collecte et de remontée lente des informations, des propositions, faites de synthèse, il s’expose aux critiques de ceux qui souhaitent un bigbang du Mammouth. Il anticipe : pas de « Cent jours » (Et une claque pour François Fillon), pas question de brusquer l’opinion (on vise ici Nicolas Sarkozy) ou de remettre en cause clairement le collège unique (cartouche attribuée à Bruno Lemaire). Alain Juppé met donc en avant sa méthode pour les primaires, la consultation et la synthèse. Reste à savoir s’il saura faire face aux assauts de propositions de ses adversaires en amont de l’élection primaire de novembre 2016…

Déclarations d’intention
En effet Mes chemins pour l’école ne présentent rien d’innovant et l’ouvrage se répète beaucoup (notamment entre l’introduction et l’interview d’Alain Juppé par Jérôme Saltet). Certains y verront une forme de pédagogie… Disons-le, Alain Juppé n’est pas Xavier Bertrand ou François Rebsamen, il est capable de délivrer des idées, comme il l’avait prouvé il y a quelques années par son livre dialogue avec Michel Rocard, ou encore par son ouvrage sur L’identité heureuse. On est donc un peu déçu et les quatre grandes orientations peuvent apparaître comme un pétard mouillé.
Quelles sont-elles ? La maîtrise de la langue française ; le partage d’un socle de connaissances minimal mais clair ; la mise en avant des valeurs républicaines ; la préparation à l’insertion professionnelle (plutôt dans un dernier temps de la formation, ce qui est ici une inflexion clivante tout de même). L’objectif concurrentiel dans un monde ouvert n’est pas oublié : « faire remonter la France de 10 places dans chacun des volets du classement international PISA » (p. 261). Ainsi les principales orientations ne tiennent qu’en quelques pages très générales. On voit mal comment, alors que l’attente est importante, Alain Juppé pourrait commencer à répondre de manière satisfaisante à ce parent pour qui tout se joue dans les années à venir et que l’auteur justement cite : « les professeurs semblent désemparés, voire résignés et dévalorisés. Leur rôle est court-circuité par une administration et de multiples intervenants aux responsabilités mal définies (…). Tout le monde se mêle de tout et plus personne n’est responsable de rien » (p. 103).
C’est peut-être en cherchant bien dans cette jungle de bonnes intentions et de généralités qu’on peut trouver quelques éléments. Car Alain Juppé, encore une fois, n’est pas un politique « jeune » (c’est justement ce que certains lui reprochent) et il faut considérer les termes dans lesquels il pose les débats, car personne n’est jamais purement objectif. Ainsi on perçoit par touches son propre socle libéral modéré du Grand Ouest mais résolument de droite : l’individu est mis en avant ; les références classiques qui sont celles du vieil écosystème républicain sont là entre Montesquieu, Descartes et quelques autres ; il professe un élitisme modéré ; le thème de la décentralisation et de l’autonomisation locale est évoqué à plusieurs reprises ; jamais la co-éducation n’efface la responsabilité individuelle ; la préparation de l’application de ses réformes (rappelons-le pas encore définies) se fera par la mise en place d’un shadow cabinet, sorte de gouvernement bis composé de parlementaires, rappel d’une culture parlementariste si peu présente en France… Par détours donc, on retrouve le logiciel idéologique d’Alain Juppé. Et si ceci obère en partie la prétention d’objectivité de l’auteur, elle permet au moins de comprendre en quels termes il pose ce débat de l’éducation (mais aussi les autres) et d’anticiper sur ses propositions qu’il ne pourra qu’être amené à formuler avant la campagne de la primaire, forcé par ses adversaires de se positionner. Alain Juppé veut ici imposer son rythme, celui de l’écoute et de la synthèse ; pas sûr que ses concurrents lui laisseront suivre ce cheminement.

?Informations :
TITRE Mes chemins pour l’école
Auteur Alain JUPPE
Editeur JC Lattès
Date de parution 28 août 2015
Pages 304 p.
ISBN 9782709650465

TARIF – 12 euros

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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