Essais

Je suis la paix en guerre, la correspondance d’Ivan le Terrible éditée chez Allia

14 octobre 2012 | PAR Franck Jacquet

Ivan le Sévère, dit le Terrible en Occident, est sans doute pour nous une des meilleures incarnations de ce que nous pensons du tsarisme : un pouvoir isolé, individuel et autocratique s’exerçant au mépris des peuples sur un vaste espace ponctué de quelques grandes métropoles. Je suis la paix en guerre présente des traductions de la très riche correspondance d’un tsar à la fois considéré comme un des accoucheurs de l’empire continental russe mais aussi comme un tyran fou et sanguinaire. Relativement mal connu, on peut le rapprocher de nos souverains : pour l’enfance marquée par les rébellions et les menaces des Grands du royaume, on peut rappeler les frondes à l’encontre du jeune Louis XIV; pour l’idée d’un pouvoir retiré dans un lieu fortifié, on retrouvera le cas des Habsbourg d’Espagne tandis que les purges des Grands peuvent être comparées aux règnes de Louis XI ou de « Bloody Mary ».
L’ouvrage est une traduction utile mais aussi « divertissante » par le style pour le moins fleuri du tsar : où l’on apprend de nouvelles insultes…

Une correspondance…
L’ouvrage se décompose en quelques lettres traduites par Dimitri Bortnikov, intellectuel et romancier russe touche-à-tout vivant en France, connu notamment pour Svinobourg. Il retranscrit à partir de la source originale et en restant au plus près du texte une part de la correspondance du tsar ayant régné dans la seconde moitié du XVIe siècle : lettre de politique internationale, à caractère religieuse ou prenant sens dans le cadre de la politique intérieure. Cet échantillon permet donc d’avoir plusieurs éclairages sur le règne du tsar.
Ainsi, on constate dans « L’épître d’Ivan aux frères du monastère Saint Cyrille, à l’abbé Cosima » à quel point Ivan IV intervient dans la politique religieuse, ce qui n’est pas étonnant dans un cadre orthodoxe (traditionnelle proximité entre le temporel et le spirituel). Mais il va bien plus loin et s’ingère dans la vie quotidienne des moines pour leur reprocher le non respect des règles monastiques et bibliques… Rappelons que le tsar était réputé pour être très pratiquant et qu’il se servait de ses démonstrations de piété pour peser sur les acteurs de l’orthodoxie et modeler celle-ci pour en faire le meilleur facteur de légitimation de son autorité. Autre exemple, la « Lettre à la reine d’Angleterre » se résumant à une liste de griefs politiques, commerciaux et matrimoniaux envers Elisabeth Ière. Le projet de mariage entre les deux souverains ayant échoué, le tsar comprend rapidement que les Anglais n’ont jamais réellement souhaité l’alliance, mais qu’ils avançaient leurs intérêts commerciaux dans le cadre de la négociation. D’autres lettres sont consacrées aux griefs portés à l’encontre des boyards (Grands du royaume) entrés en rébellion ou ayant échoué dans le service de l’autorité tsariste.

…Faite de lettres d’insultes
Les lettres dictées par Ivan sont donc une correspondance faite de griefs et surtout d’insultes. Tout le monde en prend pour son grade, directement ou non. S’il conserve une certaine retenue sur la reine convoitée, il n’hésite pas à charger son peuple et ses émissaires : ces derniers sont des menteurs, des émissaires, des bourgeois satisfaits d’eux-mêmes et de basse extraction… Déception et accusation…
Mais le ton se fait vite plus accusateur envers les boyards dont il a essayé de casser l’assise durant tout son règne, marqué qu’il fut par leur révolte durant sa minorité (« comment calculer ces souffrances indicibles, vraiment indicibles, comte, que j’ai endurées dans ma jeunesse ? », p. 39). Rappelons que l’une des activités favorites de l’enfant tsar était de démembrer et torturer des animaux. André Kourbski fut un proche du tsar, chef de guerre contre les Tatars… Mais il se détache progressivement de lui et se retire dans ses terres proches de la Pologne et des pays baltes. C’est un crime de lèse-majesté qui justifie la traque de son ancien soutien (« je voulais pas me laisser empoisonner par ta bave qui se répand maintenant sur tes lettres », p. 23).
Il retient peu ses mots : André Kourbski devient un membre des « chiens rotants, maléfiques », des « porcs maigres enragés » (p.68)… Les amabilités s’accumulent au fil des pages : les religieux récalcitrants sont des « castors édentés » (p. 80) et les balles non perdues sont nombreuses : « avorton de Satan », « porc au groin doré », « patate véreuse »… Une source incroyable pour une histoire de l’insulte ! Il éructe, crache sur tous ceux qu’il considère comme ses adversaires.
Pire encore, il apparaît en ingrat lorsque il refuse de donner une rançon pour l’un de ses généraux fait prisonnier en campagne. Il répond ainsi aux suppliques de Vassili dit le Sale, l’implorant d’une rançon de 100.000 roubles : « même le Satan avec tous ses gosses me demanderait pas la somme pareille pour sa rançon » (p. 111). La réponse est claire comme une sentence. La faute incombe entièrement au chef de guerre. Un tsar se lamentant sur ses ennemis mais sans pitié donc… Il est aussi un tsar qui conteste immédiatement une image de tyran se développant de son vivant. Les sources sont à la fois très instructives et traduites littéralement (texte brut, sans les négations et formules de vieux russe) mais on pourra regretter le fait qu’elles ne soient pas contextualisées et qu’elles s’adressent donc surtout à des connaisseurs. Reste que la personnalité d’Ivan apparaît bien, validant une bonne partie de sa légende noire : paranoïaque pour le moins, sans pitié, « bigot », intransigeant.

Des sources pour comprendre l’émergence de la Russie moderne
L’intérêt le plus grand de ces lettres réside en ce qu’elles reflètent surtout l’installation du pouvoir tsariste et de ses conceptions du pouvoir. Ivan prend le titre de tsar de toutes les Russies et agrandit considérablement le territoire. Il met au pas partiellement ses ennemis extérieurs, fait le vide autour de la personne du tsar.
Par sa volonté de donner des ordres à la société religieuse, aux moines jusqu’aux patriarches, on constate combien la conception politico-religieuse héritée du byzantinisme politique est présente dans la Russie moderne. Le tsar est d’ailleurs profondément marqué par une formation religieuse dans les monastères orthodoxes et il ne se prive pas de donner des leçons de théologie. Il écrit ses propres épîtres en tant que roi au pouvoir pastoral (« c’est la volonté de Dieu, si je dois souffrir en faisant le bien », p. 19). Il est chef des croyants et en cela reproduit la passion du Christ en se donnant à ses peuples, il se compare à Abraham ou affirme se donner pour sauver ses « enfants » plutôt que les dévorer tel Chronos (p. 68). De même, la mise en forme de la société moderne russe apparaît : la masse est composée des serfs qui ne compte en ce qu’elle suit passivement, les nobles sont mis au pas mais demeurent les seuls à être des acteurs hors de la personne même du tsar autocrate. On pensera à l’étude des mentalités de la Russie moderne par M. Confino pour éclairer cette source.

La mise en récit du règne
La dernière partie de l’ouvrage est écrite par Dimitri Bortnikov. Elle n’est pas une réelle contextualisation de cette correspondance, elle n’est pas une histoire ou un récit de la légende noire du tsar tuant ses proches et ses anciens soutiens. Elle est au croisement de ces points de vue et propose un point de vue original, une mise en récit d’Ivan comme personnage historique et légendaire. Ce n’est pas tant la réalité concrète que vise alors le romancier (il laisse ceci aux historiens qu’il accuse de produire des écrits stériles), mais une forme de compréhension de l’âme de celui dont il traduit les missives. La dernière partie est donc difficile à saisir en ce qu’elle doit donner accès à une certaine vérité du tsar aux accès de folie sans pour autant chercher la véracité factuelle.

Au total Je suis la paix en guerre propose des éléments concrets utiles pour comprendre la transition entre Principauté moscovite et Empire russe. Les insultes et crachats du tsar sur ses sujets sont aussi définitivement instructives.

Ivan Le Sévère dit le Terrible, « Je suis la paix en guerre », Allia, octobre 2012, 144 p., 15 euros.

Franck Jacquet

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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