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Ivan le Terrible à la Philharmonie : Tugan Sokhiev tsar du Bolchoï !

Ivan le Terrible à la Philharmonie : Tugan Sokhiev tsar du Bolchoï !

25 mars 2019 | PAR Denis Peyrat

Pour son week-end russe, la Philharmonie accueillait le 16 mars toute la troupe du théâtre Bolchoï pour un rare opéra en version de concert : Ivan le Terrible de Rimsky Korsakov. Les moscovites, en tournée à Paris après Toulouse, ont obtenu un énorme succès grâce à leur chef Tugan Sokhiev, qui a su tirer le meilleur de chacun et obtenu une standing ovation.   

C’est La Pskovitaine (ou La jeune fille de Pskov), premier des quinze opéras de Nicolaï Rimsky-Korsakov, que Tugan Sokhiev avait choisi de présenter pour la tournée française du Théâtre Bolchoï de Moscou dont il est le directeur depuis 2014. Avant Paris il l’avait présentée la veille à Toulouse, son fief depuis qu’il a pris les rênes de l’Orchestre National du Capitole (le concert est ré écoutable sur France Musique). L’opéra, créé en 1873 a été remanié plusieurs fois et ce n’est qu’en 1896 que Rimsky le présente dans sa version définitive, sous le nouveau titre d’Ivan le Terrible avec dans le rôle-titre le jeune Féodor Chaliapine, qui triomphera peu après en Boris Godounov. L’argument se déroule en 1570, et dans le contexte historique la conquête de la ville de Pskov par le tsar Ivan le Terrible. Celui-ci s’intéresse à Olga, la fille adoptive du prince Tokmakov, qui est amoureuse du jeune Toutcha mais également convoitée par le fourbe Matouta. Le Tsar finira par reconnaître en elle l’enfant qu’il a eue d’une ancienne maîtresse. Hélas, Olga sera fidèle à Toutcha qui prend la tête de la rébellion des habitants de Pskov. Elle le rejoindra donc dans la mort sans avoir pu obtenir de l’implacable tsar l’amnistie pour les conjurés. 

Le peuple au c(h)œur de l’action

Ces différents rôles plutôt archétypaux de l’opéra russe (le père, le chef, le héros révolté, l’amoureuse, le traître, la nourrice) donnent l’occasion de belle caractérisations. L’un des principaux personnages est cependant le chœur, incarnant le peuple de Pskov, et auquel le compositeur confie quelques uns des moments les plus remarquables de l’opéra. A la fin du premier acte le tableau du Vétché (l’assemblée populaire devant se prononcer sur l’attitude de la Ville de Pskov vis à vis du tsar menaçant) est un des sommets dramatiques. La scène n’est pas sans rappeler celle du conseil dans Simone Boccanegra de Verdi. Le chœur du Bolchoï s’y montre absolument magistral : précision des entrées, homogénéité des pupitres, intonation impeccable dans l’a capella, engagement de chaque instant et impressionnante palette de nuances sans jamais de dureté, même dans les fortissimi les plus implacables. Les autres interventions chorales, notamment les scènes plus intimistes de choeurs de femmes reprenant des mélodies populaires, ne sont pas moins remarquables.  

L’orchestre n’est pas en reste en termes de précision et d’équilibre. L’interlude orchestral du tocsin, et ses effets de cloches utilisant les cors, évoque immanquablement les effets du début de la scène du couronnement de Boris Godounov. Ce n’est pas surprenant car Moussorgsky et Rimsky Korsakov étaient proches et composaient simultanément ces deux œuvres dans la même chambre en 1872. Ils se relayaient alors au piano et sur la même table d’écriture. En revanche la scène de chasse et d’orage du premier tableau de l’acte III déçoit quelque peu en comparaison de celle des Troyens de Berlioz, dont elle est clairement inspirée.

Les voix de la Russie

Même s’il n’apparaît que tardivement, la basse Stanislav Trofimov se taille un grand succès dans le rôle-titre. Sa stature et sa présence scénique imposante sont doublées d’une voix de bronze aux graves pleins qui triomphe sans difficulté de l’orchestre et remplit la salle. Il n’a aucun mal à incarner l’autorité du tsar, mais sait montrer une facette plus humaine dans les scènes d’intimité avec Olga. L’autre basse de la soirée, Denis Makarov n’est cependant pas en reste en Prince Tokmakov. La voix est moins imposante mais très uniforme et la caractérisation empreinte d’une grande humanité. Leur affrontement est l’un des moments dramatiquement les plus saisissants de la soirée. Ce duo n’est d’ailleurs pas sans évoquer un autre duo de basses célèbre, la scène entre le roi Philippe II et le Grand Inquisiteur dans le Don Carlos de Verdi. 

Deux ténors apparaissent dans la distribution, et font preuve chacun de qualités indéniables. En Toutcha, Oleg Dolgov déploie une voix large avec une émission claironnante qui n’a aucun mal à dominer la masse orchestrale. Toutefois l’expression est assez convenue et le timbre moins séduisant que celui de son rival le boyard Matouta. Celui-ci, interprété par Ivan Maximeyko développe dans un rôle de traitre une voix plus séduisante de ténor de caractère comme l’opéra russe en a le secret.

Dans le rôle d’Olga Dinara Alieva déploie de magnifiques qualités vocales, et sa voix lumineuse est capable de magnifiques nuances pianissimo notamment dans l’air du début du 2ème acte. La chanteuse azérie qui possède une répertoire assez étendu au Bolchoï (de Liu à Tatiana en passant par Violetta et Micaêla) se taille un légitime succès et on serait très intéressé de l’entendre dans le répertoire lyrique verdien. Les autres voix féminines sont remarquables également, de la splendide voix de mezzo d’Anna Bondarevskaya en Stepanida à celle de Svetlana Shilova en Perfilievna. Attribuons une mention toute particulière à Elena Manistina dont la voix d’airain fait merveille dans le rôle de la nourrice. Son jeu naturel (ce type de rôle est parfois assez caricaturel) se couple à un registre grave d’une superbe homogénéité et jamais poitriné.

Le tsar de l’orchestre

Le grand triomphateur de la soirée est le chef d’orchestre Tugan Sokhiev, qui avec une attention de chaque instant, magnifie à la fois les différents pupitres de l’orchestre (cordes graves d’une belle unité) tout en conservant un extraordinaire équilibre des plans sonores et une parfaite audition des solistes, bien que placés au cœur des musiciens. Sa direction précise et nerveuse, jamais sèche permet de tirer le meilleur de musiciens déjà d’une exceptionnelle qualité. Le public (dont pas mal de fans et de membres de la diaspora russe) ne s’y trompe pas en lui réservant un accueil triomphal amplement mérité et même une rare standing ovation.

La saison prochaine, il reviendra avec l’ensemble de ses phalanges moscovites pour donner, toujours en version de concert, Mazeppa de Tchaikovsky : un rendez-vous qui s’annonce déjà comme un des sommets lyriques de 2020 à la Philharmonie.

Crédits : Tugan Sokhiev © Marco Borggreve / Représentation © Ava du Parc / Saluts © Denis Peyrat

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Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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