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Patayo, exploration aux frontières de la bande dessinée

Patayo, exploration aux frontières de la bande dessinée

02 février 2021 | PAR Laetitia Larralde

Quel chemin emprunter quand on veut faire de la bande dessinée qui ne soit ni de la franco-belge, ni du manga, ni du comics ? Frédéric Fourreau, créateur de la toute jeune maison d’édition Patayo, a accepté de nous faire le récit de sa découverte du monde de l’édition.

Alors que le festival d’Angoulême tente une nouvelle façon d’avoir lieu malgré la Covid et que la lutte des auteurs/autrices pour l’amélioration – voire juste la reconnaissance – de leurs droits s’intensifie, menaçant de boycott la partie publique du festival en juin, peut-être est-ce le moment de chercher des façons alternatives de faire de la bande dessinée. Et si la solution se trouvait chez ces petites maisons d’édition indépendantes ? Dans un marché presque saturé et sans les moyens financiers des grands éditeurs, ce sont la passion et la créativité qui les soutiennent, pour nous ouvrir de nouveaux horizons.

Le lianhuanhua, l’idée fondatrice

Ce 29 janvier, Patayo a fêté le premier anniversaire de la sortie de ses premiers livres en librairie. Ces sept livrets de la collection Petit Patayo s’appuient sur une idée simple et originale : utiliser un format traditionnel de bande dessinée chinoise, le lianhuanhua, et le proposer comme cadre aux histoires de jeunes auteurs. Très populaire dans les années 1950 à 1980 en Chine, avant que le manga japonais ne le fasse disparaître, le lianhuanhua est un petit livre qui tient dans la poche. Chaque page est composée d’une image et d’un petit texte et pose ainsi un défi narratif et graphique fort : les images, vues deux par deux, doivent être suffisamment marquantes pour qu’on s’en souvienne une fois la page tournée, et en même temps donner envie de connaître la suite.

« Mais qu’est-ce que vous faites avec ce format de grand-mère ? » se sont interrogés les auteurs chinois rencontrés par Frédéric Fourreau à Angoulême. « On y retrouve la simplicité narrative des premières bandes dessinées » nous répond-il. Il pense à Bécassine, Prince Vaillant, voire même aux premières caricatures de Gustave Doré, où l’association des images et des textes était des plus simples. C’est donc avec cet exercice de style qu’il lance son défi: « je demande aux auteurs d’explorer l’extraordinaire dans l’ordinaire ». Car chaque histoire est une création originale, où la frontière entre le réel et l’imagination trace un chemin hors du cadre bien défini de départ.

Une nouvelle façon de proposer des histoires

Avant d’être éditeur, Frédéric Fourreau était paysagiste. Si de prime abord le grand écart semble acrobatique entre ces deux carrières, le lien est pourtant bien présent. Car il aimait raconter une histoire dans les espaces sur lesquels il intervenait, proposer un récit aux usagers et une façon de se l’approprier, tout comme il le fait aujourd’hui, de façon plus littérale. Il admet qu’il ne connaissait pas le métier d’éditeur, mais semble pourtant réussir à tourner ce désavantage en atout, celui d’un regard neuf et curieux sur le monde de l’édition de bande dessinée.

Et puisque ses projets de paysagisme l’ont fait voyager dans le monde entier, ce n’est qu’un juste retour des choses qu’il tienne à nous faire découvrir le monde par la bande dessinée. Les premiers Petits Patayo regroupent des auteurs de France, de Chine et de Hong Kong, auxquels viendront ensuite s’ajouter des auteurs japonais, philippins, indonésiens et soudanais. Frédéric Fourreau voudrait également travailler avec des auteurs d’Amérique du Sud et d’Afrique, afin d’explorer de façon large les différents territoires graphiques et culturels. Car il regrette que la bande dessinée, art d’à peine une centaine d’années, soit en voie de se figer dans un certain académisme, et s’intéresser à d’autres façons de faire est un bon moyen de remettre en question des normes qui ne devraient pas être aussi rigides. La question des nouvelles technologies a d’ailleurs été intégrée dès le début, le format s’y prêtant particulièrement bien. On peut donc lire les Petits Patayo sur écran, mais Frédéric Fourreau imagine déjà plus loin, vers la réalité augmentée.

Une deuxième voie d’exploration

Patayo a lancé mi-janvier une deuxième collection, appelée Des cases des langues des mondes, avec Des assassins, du taïwanais Chen Uen. l’album reprend des légendes chinoises très connues de plus de 2500 ans dans un style proche de la calligraphie. On y retrouve la volonté de faire découvrir d’autres cultures, d’autres regards, dans un format cette fois-ci plus libre. Chaque titre de la collection sera accompagné de textes de spécialistes qui permettront de replacer l’histoire dans leur contexte historique, territorial, ou encore artistique. Le projet suivant en cours de réalisation, Opéra Qin de Li Ziwhu, est une adaptation du roman de Jia Pingwa sous la forme d’un leporello condensé sur 18 mètres, initialement peint à l’encre de chine sur un rouleau de 70 mètres.

Graphiquement, les auteurs de Patayo ont des styles très variés et empruntent leurs références à divers domaines artistiques, comme l’animation, le cinéma, ou la calligraphie. Fantaisie ordinaire de Kwong-Shing Lau s’appuie sur une partition pour piano de Victor Butzelaar qui accompagne les images, Dégonflé de Couka se découpe comme un film muet, La marche des géants de Rudy Lespinet rappelle les univers de l’animation japonaise et Encre de Chine de Sun Weijun propose une visite imaginaire et touristique de Pékin. Chaque auteur apporte son univers propre, et la conception de Frédéric Fourreau de la relation entre l’éditeur et l’auteur tient en un mot : collaborative. « Ce qui m’importe, c’est qu’à la fin on se dise que c’est notre livre » dit-il. Chaque album est le fruit de la rencontre et du travail de plusieurs personnes, et du soin que chacun apporte à sa création et à sa fabrication. Car même petit, un livre peut avoir de la valeur.

Avec un cadre bien défini tant pour l’objet-livre que pour son contenu, Patayo nous entraîne à la découverte du monde et de la jeune création. En navigant dans les marges de la bande dessinée, elle met en lumière d’autres regards et d’autres façons de faire, ouvrant ainsi d’autres possibilités d’envisager cet art. Une belle initiative qui, tout en jouant avec les codes de la bande dessinée, ouvre sur de nouveaux horizons et une infinité de récits possibles.

Visuels : ©Patayo

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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