Séries

[Interview] Petite causerie sur les séries avec Xavier Leherpeur – bilan de Séries Mania

[Interview] Petite causerie sur les séries avec Xavier Leherpeur – bilan de Séries Mania

04 mai 2015 | PAR Matthias Turcaud

Critique pour Studio Ciné Live, intervenant enthousiaste et gouailleur au « Masque et la Plume » sur France Inter et au « Cercle » sur Canal +, Xavier Leherpeur est aussi un passionné de séries, et a bien voulu s’en entretenir avec nous ! 

Vous étiez à Séries Mania. Quel bilan faites-vous de cette édition du festival ?

De façon générale déjà c’est formidable de voir que les moyens de diffusion des séries télé, légaux et illégaux, sont de plus en plus nombreux ; que la série télé, qui est un truc qu’on a plutôt tendance à consommer seul ou en couple, fédère un très large public. C’est un festival passionné, suscitant beaucoup d’engouement, situé au centre de Paris et qui est à la hauteur en plus des ambitions actuelles et de la qualité actuelle des séries télé. Il y a des propositions de plus en plus pointues, de plus en plus éclectiques – cette année il y avait une offre de l’étranger qui était vraiment impressionnante et vraiment passionnante. Il y avait aussi une vraie synergie des genres : on est passé des séries policières à des séries très référencées comme l’ouverture, Wayward Pines, qui est une espèce de somme très gourmande du cinéma de genre et de la série ; il y a eu des séries historiques comme Deutschland 83. Je trouve ça bien que les séries s’arrêtent au deuxième épisode – mis à part les quelques marathons -, c’est-à-dire qu’on retrouve ce phénomène d’addiction et de demande pour la suite. Ca procède de ce qu’on aime dans la série, même si, encore une fois, on les consomme très différemment qu’il y a 30 ans, mais l’idée que « Merde, qu’est-ce qui va se passer après ?! » fait partie indéniablement du plaisir très spécifique de la série télé.

Quels ont été vos plus grands coups de coeur durant cette édition du festival ? 

Le plus grand coup de coeur, que j’ai eu le plaisir de voir sur grand écran, parce que je l’avais vu sur petit écran, et ça confirme la grande qualité de cette série, tant en termes de reconstitution que d’étoffe cinématographique, c’est Indian Summers, une série anglaise, qui se passe vraiment à la fin du colonialisme anglais avec en arrière-fond le commencement de la lutte pacifique de Gandhi, c’est la fin d’un empire, la fin d’un état colonialiste, la fin aussi d’une suprématie blanche. Je trouve que c’est une série magistrale, par rapport au rapport entre les classes, c’est Downtown Abbey mais transposé en Inde, à une époque-charnière en Inde où s’exprime un ras-le-bol vis-à-vis des propriétaires blancs, et où les blancs savent très bien que leur pouvoir est menacé. La série saisit un moment de mutation historique et sociétale passionnant, au service de ce que les Anglais font très bien, c’est-à-dire une série romanesque, avec du souffle, avec des amours interdites, taboues, clandestines, inter-classes ; et je trouve que, moi qui adore les séries anglaises dans leur complexité et leur manière d’empoigner différents genres, je trouve que ce qui aurait pu être pontifiant s’avère terriblement moderne. Comment gère-t-on l’héritage de cette situation passée, d’un avenir … ? Le printemps arabe semble contenu dans cette série-là, avec par ailleurs une qualité d’écriture et de dialogues magistrale. Les séries chorales sont habituellement difficiles à mettre en place et là, dès le premier épisode, on est scotchés par toutes les différentes intrigues qui sont mises en place et qui racontent à différentes strates la situation, des personnages qui existent vraiment, des personnages qui sont mus soit par le politique, soit par l’idéologique, soit par le romanesque, l’amour. Enfin voilà, c’est con à dire, parce que c’est un cliché absolu, mais on sent vraiment la patrie de Shakespeare, on sent cette capacité qui vient de Shakespeare de pouvoir à la fois traiter de la grande histoire avec un grand H à travers vraiment une ramification de la petite histoire. Ca été un énorme coup de coeur, avec une mise en scène magistrale en termes de flamboyance, de paysage. Ca montre que la télé peut vraiment s’exploiter magnifiquement sur grand écran, c’est peut-être mon gros coup de coeur de cette année.

Vous avez par ailleurs présenté Powers de Charlie Huston ? 

Je n’en suis pas fier. Je n’ai pas choisi de la présenter, on m’a proposé de le faire, il n’y avait plus beaucoup de places, et ils m’ont attribué celle-ci. J’ai fait le boulot, mais je trouve la série assez mollassonne. du coup l’année prochaine ils m’ont promis que j’accompagnerai une série. Non cette année j’aurais bien aimé présenter un autre coup de coeur, c’est Please like me, une série australienne, que j’avais découvert quelques temps d’ailleurs avant Séries Mania après avoir fait justement un papier dans « Studio Ciné Live » en me demandant si à la suite des débats très houleux qui avaient accompagné le mariage pour tous – pour interdire certaines personnes d’avoir les mêmes libertés qu’eux. Je m’étais interrogé sur le fait qu’aucune des séries sur le thème homosexuel – comme celle-ci ou  Cucumber, Banana, Tofu, la série que je trouve génialissime de Russell T. Davies qui a été diffusée en mars sur la BBC, un grand coup de coeur aussi – ne sont achetées en France, comme si ce thème était clivant et impopulaire, ce qui me met déjà hors de moi ; et donc je l’avais couvert, et j’avais trouvé ça terriblement bien écrit, c’est-à-dire que c’est une fausse sit-com avec plein de dialogues extrêmement savoureux, extrêmement incisifs. C’est un jeune gamin qui joue le rôle principal et qui écrit, et ça aurait pu être un exercice d’auto-célébration, mais je trouve qu’il y une ironie qui traverse ça. C’est une très bonne surprise et donc elle est en parallèle de Cucumber, Banana et Tofu, ces trois séries géniales de Russell T. Davies. On est en France encore choqués qu’il y ait un droit pour tous, les Anglais sont déjà au-delà, avec un humour et une façon de faire magistrales, donc ça c’est un coup de coeur ; mais hélas je n’avais pas choisi Powers.

De manière générale, votre rapport aux séries, c’est plutôt un rapport boulimique ?

Totalement boulimique, mais ça vient vraiment de l’enfance, c’est-à-dire qu’encore le cinéma … moi je suis né en 66, donc quand j’ai commencé à aller au cinéma et à savoir que j’aimais le cinéma. J’ai vu les Disneys … Je dois avoir 7-8 ans que je me suis aperçu que vraiment le cinéma est un lieu de refuge. Et pourtant c’est un film en noir et blanc, Jour de fête de Jacques Tati, alors que le petit garçon de 7-8 ans, on est en 73-74, donc y a James Bond, Superman qui va sortir bientôt, je voyais ça aussi, j’aimais le spectaculaire, mais je vois quelques films du répertoire on va dire. Le cinéma je pouvais en avoir entendu déjà parler, mais pas la série – c’était un genre encore un peu indigne. Y avaient des chefs-d’oeuvre dans ces années-là – Chapeau Melon, Mission impossible, … – mais c’était un objet de consommation, ce n’était pas du tout un objet de culture référencée, enfin moi j’adorais ça. Le cinéma, on y allait trois fois par an, on le méritait, c’était un objet de chantage jusqu’à la dernière minute – « t’es pas sage, eh ben on va pas aller au cinéma » -, alors que la série télé – j’étais parisien et citadin – j’ai grandi avec. Le Prisonnier ça m’affolait, d’habitude les séries se finissaient bien – dans Mission impossible les méchants étaient vaincus -,  donc j’avais un rapport boulimique et je l’ai gardé, même si aujourd’hui je sais que je peux les regarder sur Internet ou les acheter en dvd avec de beaux suppléments. J’ai encore ça : quand je vois un pilote sur Internet, j’ai un rapport un peu maladif, il faut que je le vois, il faut que je le vois vite, il faut que je le consomme, et si en plus ça me plaît, alors là c’est le bonheur.

Du coup, est-ce que le cinéma par contraste n’est pas un peu frustrant, comme ça ne dure qu’1h30, 2h ?

Non parce que j’aime déjà la cérémonie du cinéma – j’aime le rideau rouge qui s’ouvre, le silence qui s’impose -, c’est des conneries tout ça, mais pour le cinéma je suis sensible à cette cérémonie-là. J’aime l’autorité que m’impose le cinéma et que ne m’impose pas la télé : je ne sais pas regarder un film en dvd, très mal en tout cas ou alors dans des conditions très particulières. Le cinéma me demande une concentration que la télé requiert peut-être un peu moins. Pour ce qui est du récit, oui et non. J’aime bien la succession d’épisodes, j’aime bien la suite au prochain numéro – la série m’a fait aimer des genres que le cinéma ne m’a pas fait aimer, comme l’horreur avec American Horror Story – ; et puis le cinéma propose des choses que la série télé ne proposera jamais, et tant mieux – Bela Tarr, Angelopoulos … Non, ça ne ringardise pas l’un et ça ne rabaisse pas l’autre, c’est très complémentaire, enfin moi je suis un boulimique de tout, il faut qu’on me raconte des histoires, je suis nostalgique de l’époque où me couchait et on me racontait un truc : je pense que c’est ça. On ne va pas se psychanalyser, parce que ce n’est pas mon truc, mais j’adore qu’on me raconte des histoires, j’adore ; et y a peut-être plus de radicalité dans la mise en scène de cinéma – encore que, avec les Anglais. Après il faudrait interroger un Anglais, moi je suis français, et comme il y a tellement de séries françaises pourries au niveau de la mise en scène, dès qu’y a quelqu’un qui pense un peu au cadre et à l’éclairage, on se dit « Quel génie ». Au cinéma, il y a peut-être plus de formes surprenantes, plus de risques, même si au jour d’aujourd’hui je trouve que la mise en scène de séries elle est cohérente, elle est réfléchie, elle est pensée dans des termes qui m’intéressent, qui sont l’éclairage, l’ambiance, le grain, le cadrage, le montage. Une série comme Utopia par exemple, dont la mise en scène est juste parfaite – en Scope -, quelque chose que je n’avais pas vu au cinéma depuis fort longtemps.

L’analyse des séries fait l’objet d’un jargon assez érudit – on parle de storytelling, showrunner, on conceptualise tout ça aujourd’hui, il y a toute une littérature. Qu’est-ce que vous pensez, est-ce que vous trouvez qu’on en fait trop ? 

Non, je trouve ça bien, on a tellement d’années de retard sur les séries télé, donc c’est pas mal d’acter, alors peut-être qu’on en fait trop, peut-être qu’on appelle un « directeur de collection » un « showrunner » pour faire un peu mousser. On connaît très peu, ça a été longtemps considéré comme un programme de remplissage, ça n’est plus le cas et heureusement, moi ça m’intéresse de savoir comment ça fonctionne. Ca m’intéresse de savoir comment on peut produire en si peu de temps avec une cohérence formelle, une cohérence d’éclairage, de mise en scène, d’écriture, de personnages, et comment est-ce que le cinéma – alors on sait très bien qu’on ne peut pas tourner chronologiquement – donc ce sont des ramifications encore différentes, et moi j’aime bien les coulisses. J’aime la magie du spectacle et en même temps j’ai envie de savoir comment ça marche.

Crédit photo : photo de la série Indian Summers de Paul Rutman (Grande-Bretagne). Remerciements chaleureux à Xavier Leherpeur.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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