Cinema

Road to Nowhere : l’obsession des images

14 avril 2011 | PAR Sonia Ingrachen

L’artiste maudit du cinéma revient après vingt longues années d’absence durant lesquelles il aurait enchaîné les projets avortés. Au compteur du réalisateur des œuvres cultes, L’Ouragan de la vengeance, The Shooting  et Macadam à deux voies, des films incontournables qui n’ont malheureusement jamais été de véritables succès à leur sortie.
Monte Hellman revient avec Road to Nowhere, un film déroutant qui propose un parcours à travers les images et une mise en abyme du cinéma lui-même. L’histoire est celle d’un jeune réalisateur Mitchell Heaven qui adapte au cinéma un fait divers, celui de l’intrigante femme fatale Velma Duran qui se serait suicidée après avoir été impliquée dans une mystérieuse affaire politique. Pour incarner le personnage, il engage celle qui semble pour lui l’actrice idéale, Laurel Graham, une jeune actrice de série B qui ressemble étrangement à Véra.

Road to Nowhere est l’histoire d’une fascination : celle d’un réalisateur, Mitchell Haven pour son actrice Laurel Graham et pour le personnage de Vera ; celle de Monte Hellman pour Shannyn Sossamon. C’est d’autant plus vrai que Monte Hellman dédie son film à Laurie Bird, l’auto-stoppeuse de son film Macadam à deux voies. Fasciné par la jeune femme, Hellman l’avait choisi pour incarner la star féminine de sa fiction, jusqu’ à son suicide à l’âge de 25 ans. Road to Nowhere s’inscrit dans le même élan créateur où Filmer est le synonyme de désirer. Road to Nowhere à des allures de film noir, Laurel/ Vera incarne une Gilda moderne, aussi sensuelle et charnelle que dangereuse et énigmatique, et dont la puissance érotique se résume à la photographie finale agrandie jusqu’à sa disparition (sa mort?) totale.

La mise en abyme est l’essence de ce film : entre les deux réalisateurs ( Heaven était le pseudonyme  d’ Hellman lorsqu’il montait des pièces de théâtre) entre le récit d’un film en construction et le récit de ceux qui y participent et surtout entre l’actrice et le personnage qu’elle incarne. Et si Vera et Laurel étaient la même personn…age ? Et si ce n’était pas l’actrice qui incarnait le personnage mais le personnage qui incarnait l’actrice ? Derrière l’image donc sa vérité. Road to Nowhere se situe quelque part entre Vertigo et Mulholand drive, entre l’être et son double, entre l’illusion et la réalité.Mais au final aucune réponse n’est offerte, aucune solution finale. Juste une expérience troublante face à l’image. Cette image (et le cinéma) qui obsède le réalisateur (les deux) au point que le film n’arrête pas de mettre en scène des personnages devant des écrans faisant étrangement écho à notre position de spectateur : tournage, visionnages des rushes et extraits de films hantent la fiction. On y découvre ainsi la fin de Lady Eve de Preston Sturges où Henry Fonda tombe deux fois amoureux de la même femme sans s’en apercevoir (« c’est la même nana »), une scène de L’esprit de la ruche, et la célèbre partie d’échecs du Septième Sceau de Bergman. Ces extraits nous montrent à un réalisateur absorbé et englouti par le cinéma. Cette Obsession n’est-elle pas ce qui conduit Mitchell Heaven à son enfermement final ? N’est-elle pas ce qui le pousse à regarder la mort à travers « l’arme » photographique ? La pellicule de Macadam à deux voix ne prenait elle pas feu à la fin du film ?

Certains spectateurs seront sans doute perturbés par ce film où l’on a du mal à déterminer le vrai du faux, à reconstruire l’histoire et à comprendre le rôle de chacun des personnages tant le récit est éclaté. On se perd, on bifurque dans un labyrinthe mortel et charnel. C’est aussi cet égarement qui fait la beauté du film, tout comme sa mise en scène renversante (le début du film lent, envoûtant et sans parole est saisissant!).

Road to Nowhere peut autant fasciner qu’ennuyer mais on ne pourra pas dire que Monte Hellman n’avait pas annoncé la couleur : ce film est une impasse, il ne mène nulle part.

ROAD TO NOWHERE
de Monte Hellman

Date de sortie : 13 avril 2011
Réalisation : Monte Hellman
Production : Monte Hellman, Melissa Hellman, Steven Gaydos
Scénario : Steven Gaydos
Interprétation : Shannyn Sossamon,Tygh Runyan, Dominique Swain, Walone Payne, Cliff de Young
Image : Josep M. Civit
Son : Rich Gavin

Durée : 121 MN

Lion d’Or spécial à Monte Hellman – Mostra (Venise) 2010 ; Viennale 2010 ; St. George Bank Brisbane international film festival (Australie) 2010 ; Estoril film festival (Portugal) 2010 ; Special Tribute for Lifetime Achievments à Monte Hellman – Whistler film festival (Canada) 2010 ; Maverick Award à Monte Hellman Palm Springs international film society (USA) 2011 ; Nashville international film festival (USA) 2011 ; Off Screen film festival (Belgique) 2011 ; South by Southwest film festival (USA) 2011 ; BACIFI (Argentine) 2011

Pour les curieux: le livre d’entretien avec Monte Hellman, Sympathy for the Devil (éditions Capricci), 192 pages, 13,50?€

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Sonia Ingrachen

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