Cinema

Rencontre avec Benh Zeitlin, le réalisateur des « Bêtes du sud sauvage » et lauréat de deux prix au 38ème festival de Deauville

Rencontre avec Benh Zeitlin, le réalisateur des « Bêtes du sud sauvage » et lauréat de deux prix au 38ème festival de Deauville

09 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Âgé d’à peine trente ans, Benh Zeitlin a bouleversé Cannes (Caméra d’or), Sundance et Barack Obama. Hier soir, c’était au tour du Festival du film américain de Deauville de lui remettre non pas un mais deux prix (Grand prix et prix Cartier de la révélation) pour son film « Les Bêtes du sud sauvage ». Une fable brillante sur l’éducation d’une petite fille de six ans par son père malade, dans une communauté qui s’accroche à son territoire menacé par les ouragans, en Louisiane. Rencontre avec un jeune génie, sans aucun préjugé, passionné et par la Louisiane et par le cinéma et habité par un feu authentique.

Est-ce que Katrina vous a plus marqué que le 11 septembre dans votre évolution artistique et votre vision du monde ?
C’est une question difficile, il y a un point commun : pour les deux évènements, je me suis rué sur le téléphone pour savoir si ceux que j’aime allaient bien. Quand le 11 septembre a eu lieu et a frappé ma ville, je n’étais pas chez moi, pareil quand Katrina a eu lieu j’ai appelé pour savoir si tout allait bien. Mais ce sont deux catastrophes très différentes, avec des séries de conséquences différentes. Le 11 septembre a marqué un tournant dans l’Histoire des Etats-Unis, le tournant qu’a pris la politique des États-Unis à ce moment a été une catastrophe historique. Et Katrina n’est pas un évènement isolé. Le cycle des Ouragan est toujours en cours en Louisiane, cela va être de pire en pire. Katrina représente, dans le drame, la reconnaissance publique de ce phénomène qui se poursuit. Il suffit de voir l’ouragan Isaac, il y a quelques semaines.

Vous faites tout dans ce film, la réalisation, le scenario, la musique et vous n’avez pas fait d’école de cinéma. Comment avez-vous appris à faire tout cela ?
Je n’ai jamais pensé au fait d’être un réalisateur comme à un travail ou quelque chose pour lequel on est embauché. Quand j’étais petit, je montais des spectacles de marionnettes pour ma sœur. Et il fallait un peu tout faire : écrire l’histoire, déguiser les poupées, les mettre en scène et aussi écrire la musique… La nature d’une chose faite à la maison, c’est qu’on la fait en entier. Mes parents ne me laissaient pas jouer aux jeux-vidéos, alors notre jeu, c’était de faire du cinéma. Moi et mes amis au lycée on était des loosers : nous n’avions pas de petite-amie, nous ne buvions pas. Alors on prenait notre caméra ou on jouait de la musique live dans un groupe. J’ai appris à faire du cinéma en regardant des films et en jouant avec la caméra. Mais j’ai aussi fait mon apprentissage du cinéma de 2002 à 2004 à Prague dans un studio d’animation à la Schwankmeier.

A l’origine de ce film, il y a une pièce de théâtre d’une amie, Lucy Alibar, et un court métrage « Glory at the sea » (2008), comment ces deux éléments ont-il participé à la genèse des « Bêtes du sud sauvage » ?
La pièce de théâtre n’avait rien à voir avec « Glory at the sea ». J’ai d’abord écrit le court-métrage. Mais dans la pièce de Lucy, que je connais depuis l’enfance, il y avait quelque-chose qui la reliait à mon court-métrage. Il y a un parallèle entre cette petite fille qui reste auprès de son père qui est mourant et destructeur et cette communauté qui demeure auprès de son territoire, même si lui aussi est mourant et destructeur.

A la conférence de presse vous avez expliqué que vous étiez fasciné par les terres avalées par la mer, d’où cela vient-il ? De la Louisiane en particulier ?
J’ai toujours été frappé par le fait qu’au point où la terre rencontre la mer, la vie à tendance à s’installer et à croître : les insectes se multiplient, les plantes poussent plus vite… Tout est en vibration et en compétition pour s’installer à cet endroit précis, et en même temps tout y est toujours au bord de la destruction. C’est particulièrement vrai pour la Louisiane, dans ces communautés pleines de vie et qui pourtant vivent sous la menace de voir tout leur univers détruit.

Vous êtes de New-York. Comment avez-vous rencontré la culture du bayou ?
Je ne suis pas de là-bas, mais c’est devenu ma famille, j’y vais très souvent. Ils ont une grande culture de l’hospitalité et m’ont adopté même si je suis un étranger. J’ai toujours voulu vivre là-bas, à cause de la musique. Mais c’est vraiment le court-métrage qui m’a permis de trouver mon chemin vers là-bas de m’y faire des amis et de travailler avec des habitants.

Malgré la pauvreté et la menace de la tempête, il y a dans la communauté que vous dépeignez une grande joie de vivre et tous se mélangent à statut égal quel que soit le genre, l’âge ou la couleur…
En Louisiane, il faut être capable de laisser de côté la tristesse et être capable d’internaliser ce que l’on perd et d’en garder la joie en soi. C’est quelque chose de très présent là bas, « pas de larmes à mon enterrement », il faut faire la fête et se rappeler les défunts comme ils étaient dans la vie. L’apitoiement sur soi-même n’est pas une bonne chose, c’est une idée forte de la Nouvelle-Orléans. Ce qui me touche et que j’adore chez les habitants de Louisiane, c’est qu’ils sont très conscients que tout peut leur être enlevé d’une minute à l’autre. Ils se concentrent donc sur ce qui compte : la famille, la nature et la culture. Ils savent que ce ne sont pas les maisons, les voitures ou ces autres biens pour lesquels nous courons tous qui sont importants. C’est une culture qui, au contraire du reste des États-Unis ne peut pas être uniformisée. Elle est trop enracinée dans sa propre histoire, ses traditions, sa cuisine, sa musique. La Louisiane a un lien à l’histoire différent du reste du pays.
Mais le « Bathtub » où vit la communauté du film est un fantasme. Inspiré par certains moments comme la parade du samedi où tous se mélangent. Et le film met bout à bout des instants aussi intenses où la vie semble comme le dit Hushpuppy être « des vacances permanentes »

La relation de l’individu à la communauté est-il différent en Louisiane ?
C’est une communauté très forte. Ils prennent soin les uns des autres. Mais ce n’est pas une communauté qui efface l’individu, bien au contraire, elle est dans l’ouverture plutôt que dans le conformisme. Il n’y a pas de jugement. Tu peux entrer dans un restaurant avec un slip sur la tête et à moitié nu, et personne ne se formalisera. Je crois que l’hymne national est simplement « Fais ce que vouldras ».

Que symbolisent les aurochs, les animaux merveilleux ?
Les aurochs ce sont les fantômes qu’on croit entendre quand on est petit et qu’on imagine cachés dans le grenier. Dans le film,  ils représentent les peurs de Hushpuppy. Elle a peur qu’ils la dévorent, elle et son père. Paradoxalement, ses pires peurs se réalisent dans le film. Mais c’est aussi lié à la manière dont elle se perçoit comme une descendante des hommes préhistoriques. Hushpuppy essaie de trouver sa place dans la nature. Elle a l’impression qu’elle est au bas de la chaîne alimentaire et que quelque chose d’énorme va venir et la dévorer, elle, son lieu de vie et son père. Elle a donc l’impression que la nature clashe violemment avec son monde. Mais petit à petit, elle comprend qu’au-delà de la destruction, il y a une plus grande harmonie dans la nature dont elle fait partie. Et c’est à ce moment là qu’elle dépasse ses peurs.

Comment avez-vous eu l’idée de raconter cette fable sous la forme d’un film fantastique ?
Oh, ce n’est pas forcément fantastique, en Louisiane, le film est projeté comme un film « normal » et rien ne semble irréel ou impossible à ceux qui le voient. Mêmes les aurochs. Vous savez, ce sont des animaux nés dans l’esprit des gens de là-bas, mais pas de rien, c’est une sorte de mélange des cochons sauvages qui vivent au bord de la mer et de gros rats très poilus qu’on y trouve. Comme cela fait partie du folklore, même si le film ne paraît pas non plus reproduire exactement la vie réelle, ce n’est pas si fantastique ou invraisemblable.

Cela vous a pris deux ans pour monter le film. Où avez-vous trouvé l’énergie et la patience ?
Tu ne peux pas laisser tomber. Il fallait être à la hauteur de tout le sang, la sueur et le travail que les gens ont mis dans ce film. Ne pas décevoir ceux qui m’ont aidé Et puis je ne voulais pas me décevoir moi-même. Le film devait dire ce qu’il avait à dire. Avant le montage, le film a l’air mauvais, les gens ne comprennent pas exactement ce que vous voulez dire. Si j’avais dû m’arrêter à l’étape où personne ne pouvait comprendre où je voulais en venir, je me serais tiré une balle !

Quelle est la consécration la plus importante pour vous : les prix qui vous ont été remis à de grands festivals internationaux, le fait que Barack Obama ait vu et adoré votre film, ou que ceux avec qui vous avez travaillé en Louisiane l’aient apprécié ?
Je dirais le dernier. Quand j’ai fini le film, je l’ai immédiatement montré dans le Bayou aux membres du Casting et à tous ceux qui ont aidé au tournage. Je me souviens d’avoir eu très peur. Si j’avais eu tous les honneurs à l’international, mais que les gens de là-bas avaient détesté le film, je me serais senti extrêmement mal. J’étais terrifié, aussi pour les détails. Parce que, par exemple, eux savent comment on découpe un crabe là bas et j’espérais avoir bien saisi leur manière de le faire. Si bien que quand les gens m’ont dit qu’ils ont adoré le film, je me suis dit « Ca y est, j’ai fini ». Tout le reste est aussi incroyable, les prix, je n’aurais jamais rêvé que Barack Obama s’asseye dans un cinéma pour voir mon film. Mais si Obama n’avait jamais vu mon film, ça ne m’aurait pas affecté, tandis-que si les gens du bayou l’avaient détesté, ça m’aurait brulé pour le reste de ma vie.

Photo à la Villa Cartier sous le soleil de Deauville, le 8 septembre 2012.

Vidéo ci-dessous : « Glory at the sea »

Glee saison 3: « Trou de mémoire »
Live report au Divan du Monde : Hannah Cohen, suivez cette voix…
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Rencontre avec Benh Zeitlin, le réalisateur des « Bêtes du sud sauvage » et lauréat de deux prix au 38ème festival de Deauville”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *