Cinema

Où va le cinéma russe ?

13 mai 2010 | PAR Coline Crance

Le festival de Cannes s’ouvre , le cinéma mondial se rassemble pour célébrer le 7e art. Moment de festivité , mais aussi de réflexion sur l’avenir du cinéma. De nombreuses polémiques ont déjà éclaté avant même le commencement du festival. Mikhalkov en lice pour la palme d’or fut le premier à ouvrir les hostilités. Accusé d’opérer un « monopole » économique, politique et d’être le directeur de conscience du cinéma russe, la projection de Soleil trompeur 2 risque de relancer de vives contestations porteuses d’un regard critique sur la direction que prend le cinéma russe aujourd’hui.

  La polémique…

 « Nous sommes persuadés que l’installation d’une telle ambiance dans l’union artistique, présidée par une personne « qui a beaucoup de pouvoir », risque d’accroître des tendances anticonstitutionnelles, antidémocratiques et immorales présentes dans notre société. On ne veut pas participer à ce processus dangereux. Voilà pourquoi on a pris cette décision qui est pénible pour nous tous : sortir de l’Union des cinéastes. » écrivent les 90 signataires de la pétition contre Mikhalkov qui groupent des cinéastes et pas des moindres tels que Sokourov, Guerman, Khnoreriski , et le critique Andreï Plakov…Le monde du cinéma russe semble donc avoir fait bloc contre Mikhalkov, scandale qui est pourtant latent depuis quelques années

Mikhlakov dirige depuis dix ans l’Union des cinéastes. Son mandat fut souvent décrié durant ses dix années. Les contestations ne datent pas d’hier. Mikhalkov présente plusieurs qualités dans cette Russie où la liberté d’expression reste assez limitée : proche du pouvoir, il bénéficie apparemment de l’appui du Kremlin en étant qui plus est maître de sa propre maison de production, et donc responsable de l’Union des cinéastes, syndicats qui a une influence majeure sur les aides , la distribution et la diffusion des films.

En mars dernier sa maison de production et sept autres majors russe ont raflé plus de 80% des aides alloués par l’État pour le cinéma russe créant ainsi une réelle situation de monopole qui ne permet pas aux réalisateurs de s’exprimer librement sans avoir l’aval auparavant du cinéaste ; cinéaste qui n’hésite pas à fustiger les nouveaux réalisateurs qu’il accuse d’œuvrer à des fins antipatriotiques et de diffuser une mauvaise image de la Russie. Pourtant la personnalité du réalisateur ne peut pas non plus être dressée sans y apporter quelques nuances. Réalisateur de qualité et de talent, fidèle à ses propres convictions, contre la « macdonalisation » de son cinéma, il fut amené à prendre des positions très controversées pour lesquelles il fut taxé de nationaliste d’un côté et à la fois loué et réprimandé par le pouvoir en place de l’autre. Dans des villages près de Vladivostok, on aurait par exemple obligé les enfants à aller voir le film 12 , au contraire lors de l’avant première moscovite de Soleil trompeur 2 en lice pour la palme d’or de cette année , Medvedev et Poutine auraient été les grands absents de la projection…

Son dernier film 12 étonne et se fait le reflet de la personnalité versatile du cinéaste. Loin d’apporter un vision nationaliste et élogieuse de la Russie , il montre plutôt à travers ce film ses failles, sa corruption et dénonce la politique à l’égard des tchétchènes. Mikhalkov est un cinéaste des passions, son nationalisme se révèle par sa quête perpétuelle de cette « âme russe » qui pour lui fut perdu après la chute de l’URSS voir plutôt après la chute de la Russie tsariste. Son identité russe et son caractère entier expliquent son succès et son incompréhension à la fois en Russie et à l’étranger. Il se fait en effet le porteur d’une identité Russe qui a du mal à se reconstruire et qui se reflète dans les problèmes que rencontre le cinéma russe depuis le début des années 90.

Bref sursaut de liberté , et retour aux impératifs économiques et à un cinéma national…

Le cinéma russe après la chute de l’URSS fait émerger et reconnaître de grands maîtres tels que Sokourov, Todorovski, Balabanov … Mais leurs œuvres sont avant tout reconnues à l’étranger et par des cinéphiles avertis. La Russie, et encore aujourd’hui, est en effet peu pourvue en salles de cinéma, et les films sont principalement vu par les russes à la TV. Cette particularité place alors facilement en tête du box office, les séries américaines ou certains films soutenus justement par le pouvoir en place. Face à cette polémiques qui touche l’Union des cinéastes, l’un des points centraux du problème qu’il faut peut-être relever est celui de la diffusion et de la distribution qui coupent malgré lui le cinéma de son public, ne laissant alors place qu’à un cinéma qualifié de « national » qui s’est imposé sur les écrans russes depuis la fin des années 90. Cette tendance est soutenu par ailleurs par une demande et par un plébiscite de la population russe, encouragée par une politique volontariste de l’État. En effet face à cette situation étrange d’un cinéma qui est plus vu à l’étranger que dans son propre pays, de nombreuses salles furent construites par l’État russe pour palier à se manque de moyen de distribution et pour retrouver un lien avec le public russe.

Mais pour diffuser quels films ?

Cette question et cette politique volontariste vont de pair avec un réaménagement de la politique économique du cinéma expliciter ouvertement par le gouvernement il y a trois mois qui modifie considérablement la donne pour les cinéastes. Pour comprendre la polémique actuel, il faut en effet la sortir des simples cadres d’un conflit de personnalités et de monopoles de certaines maisons de productions pour révéler un problème plus ancré.

Le Gouvernement et le Ministère de la Culture russe ont en effet annoncé des changements dans le modèle de financement du cinéma dans les trois années à venir , ainsi que la création d’un Conseil gouvernemental dédié au développement de l’industrie cinématographique russe et présidé par le premier ministre Vladimir Poutine.

Cela a pour conséquence que ce nouveau modèle de soutien de l’industrie cinématographique prévoit de partager un budget de plus de 4 Milliards de roubles en trois grandes parties distinctes :

 .Le financement des films « d’une grande importance », c’est-à-dire des films véhiculant les valeurs patriotiques ou véhiculant des valeurs morales , tels que l’orthodoxie, le patriotisme, la famille.

 . Le financement des projets montés par les plus grandes sociétés de production tels que celle de Mikhalkov par exemple.

. Le financement d’autres projets parmi lesquels les films à petit budget : films d’art et d’essai, films d’animation et documentaires mais qui risque d’être marginalisés.

 Ce changement dans la politique de financement du cinéma est le réel cœur du problème qui secoue le monde du cinéma russe aujourd’hui. La tendance d’un cinéma russe depuis le début des années 2000 à un certain conformisme, à un retour à certaines valeurs « traditionnelles » se confirme à travers cette décision de l’État. Avant étudiés au cas par cas , les petits films indépendants auront du mal à trouver des fonds ou seront alors produits par des sociétés étrangères ; ce qui dans un sens est une façon de régler l’ambiguïté du cinéma russe indépendant si il ne peut plus être regarder au sein de son propre pays…

En effet on peut étudier ce problème et ce changement dans le politique du financement du cinéma russe sous une double dialectique. Certes il y a des grosses maisons de production qui bénéficient de l’aura du pouvoir , mais comme nous l’avons souligné, cet aura est versatile et n’est pas forcément permanent. L’écueil réel de ce scandale provient plutôt à l’origine de ce lien qui ne s’est pas fait entre l’État, le monde du cinéma et son public, soumettant alors littéralement les professionnels du cinéma au diktat des chiffres du box-office, n’ayant pas su trouver un solide ancrage et une réelle légitimité populaire, face à un État dont les choix des sociétés bénéficiant d’aide demeure arbitraire mettant donc en grand danger la diversité du cinéma russe.

Non-dit ou liberté d’expression ? …

Ce manque d’ancrage et de reconnaissance populaire a aussi une autre conséquence. Parler de l’art , de la presse .. en Russie, c’est malheureusement ces derniers temps, poser la question de la liberté d’expression. Ce nouveau changement économique au niveau du cinéma est un danger pour cette liberté d’expression comme le clame ouvertement les 90 signataires de la pétition contre la « dictature » Mikhalkov. Mais ces courageux signataires sont néanmoins des cinéastes qui sont produits en partie par des sociétés étrangères qui permettent au cinéma russe de continuer à avoir une diversité. Mais malheureusement ces films, étant peu vus par le public russe, ne peuvent pas exprimer une opinion réelle sur la société , et le pouvoir en place.

Sokourov par exemple à travers sa trilogie, entame une réflexion sur trois grands tyrans du XX eme siècle : Soleil sur Hirohito, Molokh sur Hitler et Taurus sur Staline. Mais cette réflexion, cette progressive démystification du passé stalinien reste mal comprise et surtout peu vu par le public russe. On est loin par exemple du succès de Das Leben der anderen ou d’un Goodbye Lenine, en Allemagne ! Face à cette incompréhension entre ce cinéma et son public, le cinéma dit « national «  devient une bonne alternative. Tsar de Pavel Louguine par exemple, rappelle au peuple russe sa grandeur passé et peut être comparé à Ivan le terrible d’Eisenstein. Il peut aussi être mis en parallèle avec le cinéma Mikhalkov. Ces films permettent au cinéma de s’appuyer sur une assise populaire qui plébiscite ce genre de films ainsi que de plus en plus, de nombreux films de science fiction, tel que l’île habité de Fiodor Bondartchouk qui fut le grand succès russe au box office de l’année 2009.

Le cinéma russe alors pour ne pas perdre ce lien vite rompu avec ce public évite les sujets qui fâchent, pratiquant ainsi une forme d’autocensure. Il prend le risque sinon d’être en décalage avec ce public, de se marginaliser et d’être produit et vu qu’ à l’étranger. Cette alternative laisse peu de choix aux cinéastes. L’engagement politique du cinéma russe devient alors non pas un combat mené en interne mais bien en externe au pays. Le risque pour ces cinéastes est de n’être plus reconnu comme les garant et les témoins de la société russe, limitant ainsi naturellement et considérablement leur liberté d’expression et l’affirmation d’une identité russe complexe et anticonformiste.

Le scandale Mikhalkov est donc délicat et révèle un profond malaise dans le cinéma russe. Mikhalkov face à certaines attaques en mars dernier a résumé à sa manière cette relation complexe entre la politique , le cinéma et son public : « vous critiquez Poutine mais est-ce que vous savez vous ce qui est bon pour le peuple russe ? » , vaste question , mais qui appelle comme le montre cette pétition, les cinéaste a être attentifs et à veiller à préserver la diversité de ce riche et controversé cinéma russe géniteur de grands maîtres tels que Tarkovski , Einsenstein , Vertov …

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Coline Crance

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