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Mise en Cène dans le Cinéma français

Mise en Cène dans le Cinéma français

19 décembre 2014 | PAR Marie-Lucie Walch

Filmer le rituel d’un repas, une spécialité française? Toutelaculture tente de répondre en 5 points clés propres aux tablées familiales passées derrière la caméra.

Bon nombre de cinéastes font le choix de capter ce moment de la vie quotidienne, comme un moyen d’être au plus près de la réalité des français. Ceux-ci préfèrent sans doute à l’environnement d’un grand restaurant et au rôle qu’il faut y jouer, la simplicité et la franchise régnant chez eux.

1. Le repas structurant dans Le Prénom

Réunis autour du tajine de Valérie Benguigui, les protagonistes de ce huis clos comique vont un à un vider ce qu’ils ont sur le cœur, soulevant leurs « petits mouchoirs » le temps d’un dîner. Elle est là, la tradition française du repas propice aux confidences, héritée tout droit de la tradition théâtrale. Alexandre De La Pelletière et Matthieu Delaporte ont en effet eux-mêmes adapté leur pièce présentées en 2010 au théâtre Edouard VII, ce qui n’est pas sans rappeler la démarche de Francis Veber en 1998. Le Dîner de cons est d’abord mise en scène sur les planches du Théâtre des Variétés en 1993, avant que le réalisateur ne se décide d’en faire le film culte qui traite d’un dîner qui n’a finalement jamais lieu. Le scénario d’un « film de table » écrit par une autre dramaturge, Danièle Thompson, est, lui aussi, montré sur grand écran: dans Le Code a changé, l’intrigue suit son cours au gré d’un dîner annuel organisé entre amis, permettant ainsi de révéler l’évolution des personnages et l’étalement de vérités qui dérangent. Les scènes de repas pour Thanksgiving et des funérailles du long-métrage américain Osage County relève de la même trempe, pourrait-on objecter. Ce serait oublier, que lui aussi, est une transposition théâtrale.

2. Prodigalité de crudités et de répliques dans Kaamelot

Les repas ont la belle part dans la célèbre série de l’excellent Alexandre Astier. Et il vaudrait mieux pour une fiction élaborée autour d’une table ronde. Que ce soit dans la salle à manger, les cuisines du château, ou encore à l’auberge du village, les personnages de la saga médiévale nous mettent l’eau à la bouche. Du saucisson aux endives et aux grappes de raisin, en passant par d’innombrables œufs durs, ils mangent en permanence. On sent l’habitué des bouchons chez le réalisateur lyonnais. Le roi Arthur privilégie l’entretien privé avec ses chevaliers, le temps d’un déjeuner en tête à tête, où il finit par se la prendre tant ce prétexte de communication échoue face à son équipe de bras cassés. On y parle bouffe, guerre, traité de paix (à condition d’avoir un interprète!), problèmes conjugaux, et on peut même jouer avec la nourriture! Mais les scènes de tables valent surtout pour leur étonnante capacité à produire des répliques passées cultes, telles que « C’est pas faux! », « Le gras, c’est la vie! » ou « Comment avec de bons ingrédients, vous arrivez à faire un truc aussi mauvais? » La légende arthurienne revisitée sous l’angle du bon mot mêlée à la bonne chaire, a de quoi rester dans les mémoires d’ici son adaptation en film. Le repas comme prétexte aux bons mots n’est pas sans rappeler le dîner tout en alexandrin des Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy.

3. La fringale bourrine des Visiteurs

On se souvient de la barbarie avec laquelle Christian Clavier alias Jacques la Fripouille se jetait sur les yahourts et les côtelettes de porc dans la scène centrale du mythique film de Jean-Marie Poiré. En filigrane de la dimension burelesque de ces deux ripailleurs, qui terminent par une chanson à boire des plus fines, le scénario nous livre une leçon socio-historique. Au Moyen-Age n’est pas invité à la table du maître qui veut, et même si en République française de 1990, les convives d’un dîner sont égaux en droits, on ne saurait leur pardonner l’outrage à l’implacable code de la politesse. Le repas au cinéma n’est jamais anodin, vous l’aurez compris.

4. La colère du gigot du dimanche chez Vincent, François et les autres

A l’occasion de la rétrospective organisée par la Cinémathèque autour de Claude Sautet jusqu’au 4 janvier 2015, il convient de remettre à l’honneur les films du cinéaste de la classe moyenne française.  Spécialement Vincent, François et les autres avec cette séquence mémorable d’un déjeuner dominical où, comme dans bien des cercles d’amis et familiaux, ça cause politique. Michel Piccoli en train de découper un gigot d’agneau s’emporte alors, et déserte la table, non sans avoir lancé le légendaire « je vous emmerde vous, avec vos dimanches et vos gigots à la con! » Un chef d’accusation lancé à l’encontre des spectateurs et des français, en général. Dans l’émission Entrée Libre de France 5 début décembre, le réalisateur Bertrand Tavernier déclarait à propos de Sautet: « Il savait qu’un repas, c’était un moment crucial où des gens peuvent se dire des vérités ».


vincent,francois,paul et les autres par durelimite

5. Les dindes de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?

L’enjeu culturel de la comédie populaire et française de 2014 se trouve résumé dans ce repas de Noël où Chantal Aubry sert trois dindes cuisinées (hallal, kasher et laquée) à ses gendres pour contenter tout le monde. Les problématiques du quotidien rencontrés par les français se retrouvent croqués dans les films de leur génération, à l’heure où la diversité culturelle s’invite aux plaisirs de la table française. La série de France 2 Fais pas ci fais pas ça fait preuve de pareil réalisme. Filmé à la documentaire dans les premières saisons, elle donne l’impression d’accompagner les familles dans leur routine la plus insignifiante, jusqu’au « A table! » lancée par une mère de famille excédée.

En somme, les scènes de repas ne font ni plus ni moins partie intégrante de la fameuse exception française. Notre gastronomie n’est pas seule en cause de notre réputation de bons vivants: les interminables déjeuners accusent également le coup. Nos analogues américains semblent avoir un rapport plus compliqué avec la nourriture. Servant moins de prétexte à parler que critiquer la société de consommation (on se souvient de l’artificialité du dîner de American Beauty), les repas sont source de parodies et de conflits. Dreamworks avait sorti Nos voisins les hommes, film d’animation qui pointait cette étrange coutume institutionnalisée du doigt, par l’entremise du point de vue animalier. Qu’à cela ne tienne, il fait bon de manger sur les grands écrans du pays qui inventa le cinéma.

Visuels: © affiche du film Le Château de ma mère, captures d’écran Kaamelott (Livre I)et Le Prénom. 

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