Cinema

Millénium : film d’horreurs

13 mai 2009 | PAR Erwan

19070376Le film devait initialement être tourné pour la télévision suédoise. En cela, il tient toutes ses promesses : il n’aurait jamais dû passer sur grand écran.

Millénium est certainement le best seller le plus consensuel de ces dernières années. Publié chez Acte Sud, il bénéficiait déjà d’une bonne aura, la maison d’édition s’affairant à dénicher des ouvrages de qualité et des auteurs de talent. Il tirait aussi profit d’une légende assez insolite : Stieg Larson, son auteur suédois, féroce combattant de l’extrême droite, fut retrouvé mort d’une crise cardiaque après avoir rendu le manuscrit. De cette histoire, l’ouvrage avait le charme des premiers romans. Quelques longueurs par-ci, des maladresses d’écriture, et par opposition une structure forte et originale. Il n’était pas formaté pour l’édition. Il restait intact, naturel.

Ce naturel s’accordait parfaitement avec les personnages qui composaient l’histoire. Tout d’abord, Mikael Blomkvitz, un humaniste au regard bienveillant, un utopiste, portrait de Stieg Larson, dont on suivait l’évolution lente et tranquille entre ses amours et ses enquêtes. Mais c’est surtout l’incroyable Lisbeth Salander qui retenait l’attention : une hacker surdouée au look gothique, un petit brin de femme brillante considérée socialement comme attardée, désireuse d’aider l’homme qui lui serait venu en aide, rattrapée en permanence par un passé dégueulasse et qu’elle prend à bras le corps pour s’en affranchir. Pour les unir se formait une histoire, parfois tirée par les cheveux, parfois incohérente, mais tellement touchante car sincère, et à laquelle on voulait croire parce que l’imaginaire est sans limite. Dès les premières lignes, le roman peignait avec douceur des relations complexes entre des personnages tous un peu perdus, hors norme, et si proches de nous. L’amour se vivait simplement, dans le respect de l’autre mais sans en être moins passionné. Le vent frais de Scandinavie rajoutait sa pique d’exotisme et l’un des talents forts de l’auteur fut de rendre une intrigue policière complexe limpide.  L’histoire, crue aussi par moments, faisait souffrir ces personnages, le temps de donner envie qu’ils survivent à leurs épreuves. Millénium c’était un livre d’ambiance, que beaucoup ont consommé trop vite. Stieg Larson mort, les trois tomes, lus en un week-end, laissaient un goût d’inassouvi. Mesdames et messieurs de l’édition, cet ouvrage n’aurait jamais connu ce succès si vous l’aviez transformé, équilibré, formaté.

Le film… faut-il vraiment parler du film ?

Le film fait des gros plans. Il prend l’intrigue dans ses pires horreurs et nous les montre. Oui, le film a tout compris à l’intrigue, mais rien perçu de la sensibilité de l’ouvrage. Il est mal équilibré, lourd, pesant. Il passe un temps disproportionné à traiter du début de l’histoire sans en comprendre les enjeux. Il réduit la trame à une sorte de thriller pour ado avec des quadras dans le rôle titre. Il va même jusqu’à montrer, ce qui échappait à la lecture, que Lisbeth, grand hacker, va faire réparer son disque dur chez le maître des hackers. (Pour les non initiés aux joies du harware, n’importe quel bidouilleur sait réparer son disque dur et appréhender la nature des dégâts après un choc). Que dire de Noomi Rapace sinon que, malgré toute sa bonne volonté, on ne peut confier un rôle aussi subtil que celui de Lisbeth à une actrice qui manque d’expérience ? (A moins d’avoir une actrice de génie, ce qui n’est pas le cas.) Lisbeth Salander est dans le film une pantomime d’elle-même, tremblante pour montrer qu’elle est instable, faisant la gueule pour montrer qu’elle est mal dans sa peau, et s’agitant pour montrer qu’elle est active. De son côté, Michael Nyqvist est bien dans le rôle du Commissaire Maigret de luxe, sauf que le journaliste Mikael Blomkvitz n’est pas commissaire, il a des préoccupations de journaliste, et l’action va trop lentement ou trop vite installer le personnage qui n’existe que par des gimics. Sa relation avec la directrice du Millénium est ici symbolisée par un trépignement qui restera inexpliqué pour ceux qui n’ont pas lu l’histoire.

Le point culminant de ce ratage (le réalisateur Niels Arden Oplev a bien fait les choses) est la manière avec laquelle la violence  est abordée. Fellation, sodomie, viol, les scènes sont sordides là où Stieg Larson s’efforçait de présenter un réalisme choquant, effrayant, mais sans complaisance. Ceux qui ont travaillé à cette adapation n’ont pas compris le processus de passage de l’imaginaire à la représentation.

Après avoir vu le film, le livre dont il est tiré risque de s’effacer subitement au profit d’images sans relief et tristes à mourir. Ceux qui n’ont encore rien lu découvriront un thriller mal à l’aise et bancal. Histoire de prendre les choses du bon côté, le cinéma devient aujourd’hui une ode à la lecture : pour s’en guérir, il suffira de replonger le nez entre les pages de Millenium, et de reprendre un passage au hasard pour le plaisir. D’ailleurs…

Erwan Gabory

P-S : je vous mets la bande annonce. Mais elle est bien faite ^^

Saint Germain jazz
Erykah Badu en concert le 10 juillet
Erwan

4 thoughts on “Millénium : film d’horreurs”

Commentaire(s)

  • Cyrille

    J’irai quand même, par curiosité, parce que j’ai adoré le livre. Ceci dit, ce ne serait pas la première fois qu’une adaptation de livre est mauvaise. Et pourtant on y va…

    mai 14, 2009 at 1 h 05 min
  • Jane

    Au début du livre, j’ai commencé par me dire « mouais, c’est pas aussi bien qu’on m’avait dit. Puis Lisbeth Salander est arrivée, et l’histoire a pris toute sa saveur.. Alors, dommage si l’actrice, et le réalisateur, ne sont pas à la hauteur de ce personnage !

    mai 22, 2009 at 9 h 43 min
  • Erwan

    Va voir et tu me diras :)

    mai 22, 2009 at 11 h 28 min

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