Cinema

Le dernier voyage de Tanya, disparitions au fil de l’eau

13 septembre 2010 | PAR Olivia Leboyer

Après « First on the Moon » (2005, Prix du documentaire à la Mostra de Venise) et « The Railway » (2008), Aleksei Fedorchenko livre un beau film sur les rites funéraires d’un peuple disparu, les Mérias. Présenté en sélection officielle aux Festivals de Toronto et de Venise, ce film vient d’obtenir le Prix de la Critique 2010 à la Mostra de Venise (également Prix de la Photo)

Aist, un homme aux yeux fatigués, employé dans une usine de papier et photographe, nous conte l’histoire de Miron, qui l’a entraîné dans un étrange voyage. La femme de Miron, Tanya, est morte la veille, et il refuse de l’emmener à la morgue. Aussi demande-t-il, tout simplement, à Aist (qu’il ne semble pas connaître plus que cela) de l’aider à préparer sa Tanioucha pour la mort. Il s’agit d’accomplir le rituel funéraire des Mérias, selon lequel le corps doit être paré comme pour une cérémonie de mariage, puis confié aux eaux. Les gestes de Miron et Aist sont filmés avec respect et attention, le regard de la caméra suivant patiemment le déroulement des coutumes Mérias. Et c’est passionnant. La sollicitude de ces deux hommes, penchés sur un cadavre, a quelque chose de très beau. Une scène assez incongrue nous montre un agent de police contrôlant le véhicule des deux compères et ne tiquant pas en voyant le cadavre bien enroulé dans sa couverture : « Que transportez-vous, là ? Un cadavre ? D’accord, passez. ». Au lieu de suspecter un crime, l’agent a immédiatement compris de quoi il retournait. Car, si les Mérias ont disparu, leurs rites ont encore une certaine présence dans les mémoires. Mais jusqu’à quand une trace peut-elle demeurer vive ?
Quel sens a ce voyage vers l’eau ? La route défile, et Miron ne peut s’empêcher de parler de Tanioucha, d’évoquer sa passion pour elle, en des termes très crus. Aist écoute, totalement muet, concentré lui aussi. Avec eux, dans la voiture, les deux passereaux de Aist, témoins innocents de cette aventure humaine. On l’apprend très vite, Aist a également aimé Tanya. C’est précisément pour cela que Miron a envie de partager sa peine avec Aist. Il ne lui en veut pas, il trouve juste normal que sa femme soit transportée, manipulée, brûlée puis immergée par les personnes qui l’ont le plus aimée. Jusqu’où va l’amour ? Au-delà de la mort ? Où faut-il aller chercher l’âme de Tanya, une fois le rituel consommé ?
Le film n’impose rien, pas même sa durée, parfaitement maîtrisée (75 minutes), ni de musiques omniprésentes (distillée avec mesure, la musique est superbe). Aleksei Fedorchenko ne tombe jamais dans le pathétique ou les effets de manche, se contentant de pister au plus près les gestes les plus quotidiens de Miron et Aist. On sent le poids de leur tristesse, étouffante, grise. Le temps de splendides envolées en flash-back, les deux hommes revoient, chacun, des scènes marquantes de leur vie. Une vraie poésie surgit alors, qui ne résout malheureusement rien. Cette expédition peut-elle apporter une consolation ? On pense ici au très beau titre de l’écrivain suédois Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Les Mérias n’ont pas vraiment de dieux, mais ils croient, d’une certaine façon. Ils croient dans le caractère bienfaisant de l’eau, qui accueille les morts.
Les croyances vivent et meurent, comme les hommes. Quelque chose résiste, demeure. Une trace, une nostalgie ? Gaston Bachelard aurait sans doute aimé ce très beau film, lui qui écrivait, dans l’Eau et les rêves : « L’eau est ainsi une invitation à mourir ; elle est une invitation à une mort spéciale qui nous permet de rejoindre un des refuges matériels élémentaires ».

Le dernier voyage de Tanya (Silent souls), de Aleksei Fedorchenko, avec Igor Sergeyevn Tsurilo, Yuliya Aug (Russie, 75 min.), sortie le 3 novembre

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

One thought on “Le dernier voyage de Tanya, disparitions au fil de l’eau”

Commentaire(s)

  • Antoine Bischetti

    C’est un film envoûtant, sensuel, poétique et d’une mélancolie subtile où se mêlent photo et voix-off dans la plus parfaite harmonie.
    le narrateur dit à un moment du film :
    « Le corps de la femme est comme le fleuve, il emporte la douleur. Dommage qu’on ne puisse pas se baigner dans le corps de la femme, comme dans le fleuve ».
    Aleksei Fedorchenko est un grand réalisateur.

    novembre 7, 2010 at 23 h 38 min

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