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De profundis ascendam, repenser le deuil

De profundis ascendam, repenser le deuil

24 novembre 2022 | PAR Laetitia Larralde

Cet hiver, l’abbaye de Maubuisson, ancienne nécropole royale située au nord-ouest de Paris, s’intéresse au sujet difficile du deuil. Par une approche à la fois archéologique, ethnologique et artistique, l’exposition De profundis ascendam reconnecte les vivants et leurs défunts.

De l’abbaye royale fondée en 1236 par Blanche de Castille, il ne reste que peu de bâtiments. La Révolution l’a convertie comme beaucoup de lieux religieux en carrière de pierre, pour ensuite être transformée en ferme, en filature ou en hôpital militaire, avant d’être classée Monument historique en 1947. Cette abbaye cistercienne de femmes, proche du pouvoir pendant plusieurs siècles, a servi de résidence mais aussi de nécropole royale et a assisté à de grands évènements de l’Histoire de France.

Aujourd’hui, réhabilitée en centre d’art par le Département du Val d’Oise qui en est propriétaire, on peut imaginer sa splendeur originelle par une visite sonore interactive dans le parc de Maubuisson. L’abbaye met également ses espaces gothiques au service de la création contemporaine : autour du centre d’art, elle accueille des artistes en résidence, des expositions, monographiques ou collectives, ainsi qu’une pépinière d’entreprises dédiées aux industries créatives. Dans un tel lieu chargé d’histoire, la création ne peut que s’inscrire dans une continuité historique empreinte de spiritualité.

Cet hiver, l’exposition collective proposée s’attaque à un sujet complexe : le deuil. Pourquoi nous confronter à notre mortalité, et à celle de nos proches? Notre approche contemporaine de la mort est-elle réellement adaptée? Pourquoi la douleur de la perte met-elle l’entourage aussi mal à l’aise? Les pièces présentées sont un mélange entre résultats des fouilles archéologiques réalisées sur le site en 1986 et œuvres d’art contemporain, pour une réflexion sur les conséquences et les ressentis face à la perte d’un proche. Car si nous ne pouvons pas avoir de certitudes sur ce qui se passe -ou non- après la mort, nous pouvons malgré tout agir sur l’expérience post mortem des vivants.

Le parcours nous confronte à différents types de traces que laisse le défunt dans le monde vivant. Les traces matérielles regroupent un ensemble d’objets du quotidien, intimes ou utilitaires, que possédait le défunt, et qui constituent une sorte de portrait chinois de leur propriétaire, comme les coiffeuses du dispositif de Fabrice-Elie Hubert, Henriette Menes et Camille Vidal-Naquet. Encore plus intime, les bijoux de deuil réalisés à partir de cheveux, souvenir populaire aux XVIIIe et XIXe siècles dont s’est emparé Julie Morel. Parmi ces objets en héritages, certains ont un symbolique plus marquée tels que les colliers de perles et les manteaux de fourrure que Julie C. Fortier nous présente, chacun diffusant un parfum lui correspondant.

Car les traces peuvent également être immatérielles. Les odeurs qui persistent dans certains endroits ou sur des vêtements, des souvenirs, des habitudes, des sensations. Mais la trace la plus troublante présentée ici est sans doute cet ensemble de boîtes d’archives contenant les ossements des moniales inhumées à l’abbaye, découverts lors des fouilles. Sur leur étagère métallique tout droit sortie du département archéologie du département, ces boîtes, portant parfois des annotations, sont d’une neutralité terrible : ce qui autrefois constituait une personne est aujourd’hui réduit à un objet dont on peut disposer. Cela pose la question du respect des sépultures : à quel moment peut-on considérer que le défunt a perdu la dernière parcelle d’humanité qui pourrait faire que l’on respecte sa mort?

L’exposition n’aborde pas les questions de spiritualité mais s’intéresse à des sujets parfois très pragmatiques, comme le linceul de Jae Rhim Lee qui permet au corps de se décomposer complètement, pour un retour total à la terre. Les artistes, telle que Cristina Hoffman, réfléchissent aux rites et aux gestes sociaux du deuil, ce cheminement qui nous permet de passer de la douleur à l’acceptation. Y consacrons-nous aujourd’hui suffisamment de temps ? La société, dépouillée de nombre de conventions, ne cherche-t-elle pas à nier la mort et ses conséquences pour les vivants? Car si la mort est une étape de la vie qui se franchit seul, les vivants ont besoin d’un soutien que nos sociétés vouées à l’efficacité nous refusent trop souvent.

Ces dernières années, la pandémie de Covid nous a paradoxalement encore plus éloignés de nos morts en nous privant des rites habituels, tel que se rassembler pour un enterrement. Avec cette exposition à l’abbaye de Maubuisson, nous avons la possibilité de prendre un moment pour réfléchir à l’adéquation de notre approche du deuil avec nos besoins et notre société actuelle. Un memento mori essentiel.

De profundis ascendam
Du 16 octobre 2022 au 05 mars 2023
Abbaye de Maubuisson – Saint-Ouen l’Aumône

Visuels : 1- Abbaye de Maubuisson -DE PROFUNDIS ASCENDAM, vue in situ ©JM Rousvoal
/ 2- Abbaye de Maubuisson ©DR / 3- Abbaye de Maubuisson -De profundis ascendam- Julie Morel – Guillaume Constantin – Julie C Fortier ©CBrossais / 4- Abbaye de Maubuisson -DE PROFUNDIS ASCENDAM, vue in situ ©JM Rousvoal / 5- et les fauves ont surgi de la montagne + la rivière s’est brisée – Julie C Fortier © Marine Segond

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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