Cinema
[Interview] Michel Leclerc, « La vie très privée de Monsieur Sim »

[Interview] Michel Leclerc, « La vie très privée de Monsieur Sim »

25 novembre 2015 | PAR Matthias Turcaud

Rencontre autour de La Vie très privée de M. Sim avec son réalisateur Michel Leclerc … Pour voir notre critique du film, qui a su nous séduire par son mélange de tons et son brouillage des pistes, cliquez ici

Comment l’idée d’adapter ce roman de Jonathan Coe vous est-elle venue ? 

En fait, c’est ma femme, Baya Kasmi, qui est aussi scénariste et réalisatrice – je fais une petite parenthèse, parce que son film Je suis à vous tout de suite sort dans un mois – qui l’avait lu et, bien avant moi, et qui m’a dit pendant plusieurs semaines : « Il faut absolument que tu lises ce roman, parce que moi je trouve que ça ressemble à ton univers et que forcément tu vas adorer ». Donc j’ai fini par le lire et quand je l’ai lu j’étais effectivement complètement bouleversé par ce roman et je me suis totalement retrouvé dedans, mais vraiment dans sa façon d’écrire, dans ses obsessions, dans son humour … A peine j’avais fini je me suis dit qu’il fallait absolument que ce soit mon prochain film. Très vite s’est posée la question des droits, savoir si on pouvait obtenir les droits.

Il y avaient des gens – autres que moi – qui étaient intéressés pour l’adapter, et j’ai eu de la chance sur ce coup-là, parce que, par un hasard incroyable, j’ai eu l’opportunité de rencontrer Jonathan Coe. Quand j’ai lu le livre, une amie d’ami d’ami m’a dit que Jonathan Coe était à Paris en ce moment et que peut-être en téléphonant à son amie, je pouvais boire un verre avec lui pour essayer de le convaincre, et donc c’est ce que j’ai fait. On s’est rencontrés, on a bu des coups – je l’ai saoulé un peu -, il ne savait pas du tout qui j’étais ni ce que je faisais. On a beaucoup parlé, et je lui ai dit à quel point je me retrouvais dans son livre. Il a regardé mon film et puis il m’a accordé les droits. C’est vraiment une chouette histoire, et il s’en est fallu de peu qu’il n’accorde les droits à quelqu’un d’autre et je suis très heureux de ça. D’ailleurs je suis tout le temps resté en contact avec Jonathan Coe tout au long du processus.

Il a lu le scénario, même si la question n’était pas du tout qu’il puisse intervenir dedans, mais en tout cas je lui ai fait lire le scénario et il a vu le film bien avant la fin du montage. On a eu un dialogue important.

Le film aborde plusieurs thématiques : la dépression, le couple, la parentalité, le voyage, la filiation, l’homosexualité latente, l’identité. Pour vous, quel est son sujet essentiel, central ? Pour vous, de quoi ça parle en quelques mots ?

C’est une vaste question. Je dirais que le sujet principal pour moi en tout cas, ça raconte l’histoire d’un personnage qui se perd dans tous les sens du terme, qui se perd géographiquement sur les routes, il se perd psychiquement parce qu’il frise la folie quand même, mais en se perdant il se trouve. Pour moi, c’est vraiment ça que le film raconte, c’est-à-dire qu’il a besoin de ça, de perdre ses repères pour pouvoir savoir qui il est par rapport à son père, par rapport à sa famille, par rapport à sa fille, et finalement le film finit sur l’idée qu’il se sent beaucoup mieux dans sa peau qu’au début du film et que cette perte dans tous les sens a été nécessaire. Je pense que c’est vraiment ça que j’ai voulu raconter, et pas le portrait d’une dépression, parce que pour moi déjà il a une dépression particulière. Pour moi d’ailleurs il dit plus qu’il est dépressif qu’il ne l’est réellement, parce que j’ai l’impression qu’un vrai dépressif a tendance à s’enfermer par exemple, à ne pas vouloir communiquer avec les autres, alors que lui il a la dépression altruiste, c’est-à-dire qu’il tend à rechercher le contact avec les autres, il est tout le temps dans l’idée – il n’arrête pas de le dire – qu’il va beaucoup mieux, et donc c’est également cette dimension altruiste qui produit de la comédie – parce que le film est quand même une « comédie ». C’est ça aussi que je voulais faire : le portrait d’une dépression joyeuse – c’est ça qui m’avait plu dans le roman principalement. Enfin, évidemment, tout ce que vous avez énoncé est vrai. C’est aussi un film sur la transmission, sur les échos d’une génération à l’autre, c’est-à-dire que par exemple les névroses que les parents vivent ou les empêchements des parents ont évidemment des répercussions sur la façon de vivre des enfants et c’est ce qu’on va découvrir, à quel point le personnage de Jean-Pierre Bacri est empêché, parce que notamment son père était empêché et n’assumait pas ce qu’il était, et ça lui a probablement pourri toute sa vie à son fils, à cause de ça.

C’est un film qui désarçonne, dont on ne sait pas trop où il nous emmène. Est-ce que c’était quelque chose dont vous étiez conscient en le faisant, qui vous a plu ?

Oui, bien sûr. D’abord moi j’aime bien que les films ne soient pas un chemin balisé où on a l’impression qu’on sait dans quelle direction on va et puis, évidemment, le personnage ne sait pas dans quelle direction il va. Au sens propre il se perd, et ce n’est pas que je veuille perdre le spectateur, mais en tout  cas je veux le surprendre, je veux lui faire prendre des chemins de traverse et le faire aller là où il ne s’attendait pas à aller, ce qui me semble être la règle même d’un réalisateur, donc oui pour moi ça c’est très important : qu’on soit plongés avec lui, à son niveau et de son point de vue, qu’il arrive des choses auxquelles on ne s’attend pas et qu’à un moment donné le spectateur – ça sera peut-être une critique – est pourquoi pas désorienté, lui-même et qu’il ne sait peut-être pas dans quel film on est. Les GPS des films ce sont les critiques de cinéma, qui disent s’il faut aller à droite ou à gauche …

Comment le choix de Jean-Pierre Bacri est-il venu ? 

Déjà, moi, comme – je dirais – tout le monde, je suis très fan de Bacri et, pour tout dire, je lui avais déjà proposé de jouer dans des films précédents et il m’avait toujours dit « Non », et parce qu’il refuse beaucoup, ces dernières années il a beaucoup refusé de projets. Là je lui ai envoyé, parce qu’il paraissait totalement correspondre au personnage mais en étant totalement persuadé qu’il allait me dire « Non ». J’étais très surpris qu’il me dise « Oui », je ne m’y attendais pas du tout, franchement, c’est vrai, je ne m’y attendais pas, c’est pour ça que je n’avais pas trop investi dans l’idée qu’il allait le faire, mais Bacri, quand il y a un rôle qui correspond en termes d’âge, j’y pense systématiquement, parce que j’adore – et on s’est très bien entendus d’ailleurs.

Il a une manière de parler et en même temps de s’excuser de parler.

Absolument, mais ça c’est Bacri je trouve, et puis par rapport aux rôles qu’on a l’habitude de le voir jouer, il y a quelque chose, peut-être, dans ce personnage de très vulnérable. Pour le coup il n’est pas du tout un personnage de râleur, mais au contraire quelqu’un qui est très ouvert vers les autres, qui veut absolument plaire aux autres, qui a la dépression délicate, et qui parle de sa dépression comme s’il s’agissait de quelque chose de super sympa et de super joyeux, et je pense que ça lui a plu, que ce soit un personnage tourné vers les autres, et qui ne soit pas du tout en retenue. Je pense que ça l’a beaucoup amusé et, par ailleurs, il laisse percevoir une grande fragilité, notamment dans la deuxième partie, il ne me semble pas l’avoir trop vu dans ce registre jusque-là, et c’est certainement pour cela qu’il a accepté le film, et moi je suis absolument ravi d’avoir pu l’amener dans ces contrées-là.

Quels liens voyez-vous avec vos autres films ? C’est quand même assez différent du Nom des gens par exemple.

Quand on fait un film puis un autre, on n’a pas envie de reproduire le même film, ensuite je pense quand même qu’il y a des thèmes communs. Par exemple, le personnage de Gamblin dans Le Nom des gens est aussi quelqu’un d’empêché, est aussi quelqu’un d’un peu écrasé par un secret de famille, et aussi quelqu’un qui, quelque part, est dans une certaine dépression : il y a quand même quelques points communs. Il y aussi le rapport aux objets, ici par rapport à la brosse à dents, et la façon dont on parle des objets, la façon dont on les manipule et ce qu’on investit dedans. Ca parle beaucoup d’un personnage et ça permet aussi de beaucoup travailler la comédie : là, il y a tout ce truc autour de l’entreprise, et du discours enthousiaste autour d’une brosse à dents. C’est ce qui m’a donné l’envie de faire ce film : j’ai eu l’impression qu’à la fois ça m’emmenait vers quelque chose que je n’avais pas encore fait et en même temps je pouvais le relier avec beaucoup de mes obsessions. C’est un film avec beaucoup de points d’attaches avec mes précédents, mais avec une ligne peut-être un peu plus épurée.

Crédit photo : Louis-Marie Turcaud.

Propos recueillis au Régent Petite France, 5 rue des Moulins, 67000 Strasbourg le 23 août 2015.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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