Cinema

Interview de Thomas Bardinet, réalisateur de Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer

22 avril 2012 | PAR Olivia Leboyer

Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer, rêverie poétique autour des amours adolescentes d’un futur artiste, est de ces films que l’on garde en mémoire. TLC a rencontré Thomas Bardinet, un cinéaste libre et sensible. Sortie le 25 avril 2012.

Voir notre critique du film.

Dans votre film, le rapport au temps est merveilleusement restitué : comme si ce qui pouvait advenir était toujours déjà passé, comme si l’amour naissant était déjà vécu sur le mode de la perte ?
Thomas Bardinet : Oui, le film est fondé sur des décalages. Le premier décalage tient à ce que mon regard sur les adolescents est celui d’un homme adulte, qui est donc forcément éloigné de cette époque. Et, dans le même temps, quelques objets permettent de s’y replonger. Le film montre Nino adolescent : mais la voix que l’on entend, dans les passages chantés, est celle du vrai Nino Ferrer, à l’âge adulte. C’est le corps adolescent qui supporte cette voix d’un autre âge et, qui, pour nous qui connaissons la vie du chanteur, est également la voix d’un disparu. Comme si le jeune Nino, futur poète, anticipait la disparition des choses…

Nino, c’est Nino Ferrer, excellent chanteur un peu méconnu aujourd’hui, mais c’est aussi un adolescent comme un autre ?
Thomas Bardinet : Très sensible, Nino parvient à capter des signes. A certains égards, c’est un personnage exceptionnel, une figure du poète, mais c’est aussi un adolescent avec quelque chose d’assez banal : aimer quelqu’un d’inaccessible et mépriser quelqu’un qui vous aime, c’est une expérience partagée par presque tout le monde.

Il y a cette belle idée du regret de choses qui ne sont pas encore arrivées.
Thomas Bardinet : C’est vrai, il y avait chez Nino Ferrer un fond de tristesse, une mélancolie très tenace. La chanson qui constitue le film rouge du film, « L’arbre noir », est vraiment belle, marquante. J’ai voulu lui donner corps, la faire vivre à travers ce film. Nino Ferrer avait très envie d’être aimé, d’avoir du succès, mais il regrettait aussi de n’être connu que pour ses grands tubes, qui éclipsaient le reste de ses « albums-concepts ». Il aurait pu rester sciemment à la marge, comme le fait un Gérard Manset… Mais, dans la carrière de Nino Ferrer, son physique a aussi joué un rôle…

Comment vous est venue l’idée d’un film sur Nino Ferrer ?
Thomas Bardinet : L’idée s’est précisée en cours d’écriture. Au départ, il n’était pas question de Nino Ferrer. Puis, cela s’est imposé, en particulier avec l’inspiration suscitée par « L’arbre noir ». Dans une chanson, dans un film, on met beaucoup de soi, il y a quelque chose qui échappe à son créateur. J’aime beaucoup cette idée que l’objet échappe et qu’il dit plus de choses sur vous que ce que vous pensiez. Une chanson comme « Le temps des cerises », par exemple, a plusieurs vies, elle est devenue une chanson de la Commune. Pour une chanson, c’est une très belle récompense.

Bien loin du biopic, votre film est plutôt une rêverie, une évocation, autour de « L’arbre noir » ?
Thomas Bardinet : Oui, c’est une rêverie, une fantaisie. Plusieurs niveaux de réalité s’y mêlent : le temps de l’adolescence, le jeu théâtral, la vérité, le mensonge et les masques… Intégrer l’univers du théâtre dans le film, c’est venu aussi un peu par hasard : il se trouve que les quatre jeunes acteurs que j’ai choisis appartenaient à une même troupe de théâtre, qui jouait cette pièce de Goldoni, Arlequin serviteur de deux maîtres, une pièce très compliquée, où l’on passe son temps à mentir. Les adolescents sont souvent extrêmement sincères et en représentation permanente. Pour moi, d’ailleurs, l’adolescence, je l’ai vécue comme ça : avec l’impression de porter un masque…

Le personnage de Nathalie est très marquant
Thomas Bardinet : Le personnage de Nathalie, je le portais depuis près de vingt ans. Elle ressemble à une jeune fille que j’ai connue et dont je voulais parler. C’est un personnage entier, plein de franchise, qui dit ce qu’elle ressent directement, face caméra. Nathalie, avec son côté très enfantin, pense que les serments de l’enfance doivent être tenus. J’ai choisi deux prénoms proches, presque siamois, Nathalie et Natacha, pour que cela sonne comme un jeu.

On voit très peu d’adultes dans le film, excepté le personnage assez grotesque de l’imprésario.
Thomas Bardinet : Oui, dans mes précédents films, la figure du père était essentielle. Ici, pendant les grandes vacances, les parents s’effacent, ce sont les adolescents qui prennent le pouvoir. Il y a comme un basculement, qui leur permet quelques brèves semaines d’échapper à la chape de plomb des parents. Quant au personnage de l’imprésario, oui, c’est un petit jeu sur le métier… Ce personnage introduit un soupçon d’ironie, un regard adulte, qui rend peut-être les choses un peu plus tristes…

La nature est très présente…
Thomas Bardinet : J’aime filmer la nature, les espaces verts, les forêts. Le tournage a eu lieu dans la région de Bordeaux. Il y a quelque chose de corporel dans le rapport à la nature, aux éléments. Pour moi, les vacances sont associées à des sensations physiques très vives.

Vous filmez très joliment le vélo…
Thomas Bardinet : J’adore le vélo, c’est à mes yeux un objet très cousin du cinéma. Cette roue qui tourne, ce côté artisanal, simple, libre, et cette idée d’un équilibre à tenir ! Récemment, Le Gamin au vélo m’a d’ailleurs réconcilié avec les frères Dardenne, c’est vraiment un très beau film.

Vous ne cherchez pas à filmer l’adolescence sur un mode naturaliste et, en même temps, on ressent directement quelque chose de très vrai
Thomas Bardinet : Oui, je ne voulais pas filmer de manière naturaliste, platement réaliste. J’aime laisser au spectateur un espace d’imagination. En fait, cela fait vingt ans que je cherchais à trouver ce style ! Aujourd’hui, le cinéma est très friand d’effets de vérité. Mais, la vérité, qu’est-ce que c’est au juste ? Je me fiche complètement de prêter le flanc au ridicule pour certaines personnes. Il y a des gens pour ricaner devant des films d’Eric Rohmer… J’aime infiniment Rohmer et je tends vers ce cinéma-là. De même, j’aime beaucoup John Ford, qui assume merveilleusement la simplicité des sentiments, la force symbolique des images… Les ellipses chez Lubitsch me fascinent aussi… J’aurais aimé écrire une thèse sur l’art de l’ellipse au cinéma ! C’est impressionnant, dans les grands films, de voir ce que les cinéastes, précisément, ne nous donnent pas… Dans l’économie, dans ce qu’ils nous obligent à y mettre de nous-mêmes, il y a quelque chose de magnifique.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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