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Interview de Guillaume Brac, réalisateur d’Un monde sans femmes

Interview de Guillaume Brac, réalisateur d’Un monde sans femmes

27 janvier 2012 | PAR Olivia Leboyer

Un monde sans femmes est certainement la plus jolie découverte de ce début d’année : un film lumineux, naturel, plein d’intelligence et de simplicité (voir notre critique). Toute la culture a rencontré son réalisateur, Guillaume Brac, un jeune homme talentueux et sensible.

Pour lire notre critique du film c’est ici.

Le paysage tient un rôle essentiel dans le film, au même titre que les personnages…
Oui, j’ai vraiment voulu montrer ces paysages de Picardie, qui n’avaient d’ailleurs jamais été filmés. La découverte de ce coin a agi sur moi comme un déclic. L’histoire de solitude, de désillusions, de rencontres amoureuses, prenait sens et vie dans ces décors-là. Ault est une petite ville maritime, pas plus de 2000 habitants, et les paysages paraissent tantôt beaux, éclatants et tantôt déserts, mélancoliques, presque vides. Il y a à la fois les falaises, le front de mer, et de grandes étendues plates. Ces deux dimensions, luminosité et mélancolie, sont très présentes dans le film. Pour raconter une histoire, je pars d’abord d’un lieu, de l’esprit d’un lieu. C’est seulement là que l’idée d’une intrigue peut naître et se développer. Il faut que les personnages soient ancrés quelque part.

Un monde sans femmes est précédé par un très beau court-métrage, insolite et frappant, Le Naufragé, dont la tonalité est plus sombre, plus grise…
Le Naufragé a été tourné avant Un monde sans femmes, exactement au même endroit, à Ault, mais à une saison différente. Le premier film captait la fin de l’hiver, un sentiment d’angoisse, une envie de se fuir, alors que le second, Un monde sans femmes, est un film de vacances, d’été, forcément plus ensoleillé, et aussi plus ouvert, plus apaisé. J’ai tourné les deux histoires à Ault car je voulais vraiment filmer cet endroit-là, ces gens-là. Pendant le tournage, nous vivions tous ensemble, nous prenions nos repas ensemble, avec les habitants, qui jouent tous leur propre rôle dans le film. Ils ont appris à me connaître et à me faire confiance. Ils sont heureux d’être dans le film, ils n’avaient d’ailleurs jamais vu de tournage dans leur ville. Et ils apportent au film une vérité, quelque chose que je trouve très beau, très touchant. Le scénario a été écrit en respectant la géographie des lieux, jusque dans les trajets des personnages. Même si le spectateur ne s’en rend pas forcément compte, je pense que ça contribue à ce sentiment de vérité.

Un monde sans femmes évoque beaucoup Du côté d’Orouët de Jacques Rozier : des points communs évidents (des jeunes filles en vacances, un homme timide et maladroit, une attention aux menus faits et gestes du quotidien), mais aussi de grandes différences (les trois copines du même âge sont ici une jeune mère et sa fille, Sylvain n’a pas exactement le même caractère que le personnage joué par Bernard Menez, il est d’Ault et pas de Paris, il ne connaissait pas ces jeunes femmes avant, et la fin est bien différente)…
Du côté d’Orouët est l’un de mes films préférés. Mais curieusement, je ne me suis rendu compte de certaines similitudes qu’après coup. Seule la scène, vers la fin, où Patricia (Laure Calamy) et Juliette (Constance Rousseau) sont sur leur balcon, sous une couverture, et regardent la mer, est un écho délibéré à une scène de Du côté d’Orouët. Comme chez Rozier, j’ai voulu montrer des personnages pris dans des activités très concrètes, très quotidiennes : aller à la pêche à la crevette, faire à manger, aller au café, au marché. J’ai tourné certaines scènes importantes en un seul plan : la scène où Sylvain (Vincent Macaigne), sur la barrière, hésite à prendre la main de Patricia, par exemple. Cela donne l’impression de vivre chaque seconde avec les personnages, d’avoir quelque chose de présent devant nous.
On retrouve, je crois, dans mon film, cette cruauté involontaire des femmes, cette mélancolie de la fin des vacances. L’impression que quelque chose a été gâché, que le bonheur était là, qu’il était possible, mais que l’on a laissé passer le moment. Mais la fin, oui, donne une autre lumière, un autre sens. Je tenais vraiment à cette fin, qui est en effet inattendue, surprenante. C’était un pari !

Une autre grande différence entre votre film et celui de Rozier, c’est la longueur ! Vous réussissez à filmer la lenteur, mais rapidement !
Mon monteur, Damien Maestraggi, est quelqu’un qui n’a aucune complaisance ! Avec la matière que nous avions, il aurait été possible de faire un film de plus d’une heure, mais il aurait été moins bon. Il s’agissait de parvenir à la durée nécessaire et juste. Un monde sans femmes fait 58 minutes et on le sort en salles avec Le Naufragé (24 minutes) en prologue, l’ensemble faisant la durée d’un long-métrage. Les deux films sont liés, puisque le spectateur fait la connaissance de Sylvain dans Le Naufragé (davantagé centré sur le personnage de Luc, un cycliste, joué par Julien Lucas, venu s’épuiser et se fuir à Ault). Nous en sommes très heureux car ce film, à l’origine, avait été conçu et tourné comme un moyen-métrage, avec peu de moyens et relativement peu de temps, mais en toute liberté.

Les acteurs sont tous merveilleux !
Oui, c’est vrai ! Vincent Macaigne est un ami très proche. Nous nous connaissons parfaitement, et pour le personnage de Sylvain, je le soupçonne même de m’avoir délibérément montré certaines facettes de sa personnalité, dans la vie, pour nourrir le film ! Laure Calamy (qui joue la jeune mère), je ne l’avais rencontrée que deux ou trois fois, par l’intermédiaire de Vincent (elle joue dans sa pièce, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre), mais elle avait un tel rayonnement, un tel éclat, que j’ai ensuite beaucoup repensé à elle. J’ai écrit le film pour elle, en extrapolant ce que j’avais pu percevoir d’elle. Ce personnage de Patricia, qui vit dans l’instant, si solaire, sans mesurer les conséquences de ces actes et qui a la générosité de ne pas montrer ses failles, lui ressemble. Julien Lucas est aussi un ami. Quant à Constance Rousseau (qui joue Juliette, la fille de Patricia), je ne la connaissais pas, mais je l’avais vue et aimée dans « Tout est pardonné » de Mia Hansen Love. Entre eux tous, l’alchimie a parfaitement fonctionné.

La musique est très belle, comment l’avez-vous choisie ?
La musique est arrivée à la fin. J’aurais pu faire un film sans musique, mais ça aurait été un peu austère. La Ballade de Tim O’Brien, à la fin du Naufragé, possède à la fois ce côté rugueux et cette chaleur qui se dégagent du film. Et les paroles de la chanson, sur un homme qui aime une fille qui pense à un autre, auraient très bien convenu à Un monde sans femmes ! La chanson de The Rodeo, c’est un morceau qu’une jeune fille comme Juliette pourrait écouter. C’est ce qu’elle laisse à Sylvain. Quant à la petite ritournelle à la guitare, c’est mon chef opérateur, Tom Harari, qui l’a composée : il connaissait tellement bien le film, qu’il l’a trouvée très rapidement. C’est une mélodie très simple, qui est un peu à l’image du film. Sur la scène de baignade, elle donne cette impression d’un moment de bonheur presque parfait, qui appartient déjà au passé. On entend deux fois cette musique dans le film, et elle résonne très différemment.

Quels sont vos projets ?
J’ai deux autres films en projets. Là aussi, les histoires sont liées à des lieux. J’espère en tourner une dans une petite ville de Bourgogne, qui a comme Ault un côté un peu encaissé, enclavé. Et l’autre, au bord du Lac Léman, où j’ai passé une partie de mon adolescence. J’ai vraiment cette passion d’explorer un lieu et, bien sûr, les sentiments auxquels il donne naissance.

Un monde sans femmes, de Guillaume Brac, France, 58 minutes (précédé du court-métrage Le Naufragé, 25 minutes, avec Vincent Macaigne et Julien Lucas), avec Vincent Macaigne, Laure Calamy, Constance Rousseau, Laurent Papot. Sortie le 8 février 2012.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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