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Coffret DVD Chantal Akerman : 4 films documentaires engagés parcourent avec une grande liberté des géographies bouleversées

Coffret DVD Chantal Akerman : 4 films documentaires engagés parcourent avec une grande liberté des géographies bouleversées

23 janvier 2012 | PAR Liane Masson

Alors que la nouvelle fiction de Chantal Akerman sort prochainement sur les écrans (La Folie Almayer, sortie le 25 janvier 2012) nous vous invitons à découvrir ou à redécouvrir son cinéma documentaire avec un coffret DVD de quatre films édité par Shellac. D’Est (1993), Sud (1999), De l’autre côté (2002) et Là-bas (2006) proposent respectivement un regard sur une géographie donnée, questionnant à la fois la notion de paysage et celle d’identité. Ensemble, ils offrent un kaléidoscope poignant d’une humanité blessée.

 

Chantal Akerman est une cinéaste étonnante, qui ne cesse de nous surprendre par son inventivité et sa liberté formelles, repoussant, dans chacun de ses films les limites de son art. Cette autodidacte fortement influencée par le cinéma de Jean-Luc Godard est résolument tournée vers l’expérimentation. Les documentaires rassemblés dans ce coffret nous le prouvent une fois encore. Réalisés à différentes périodes de la carrière de Chantal Akerman, ils abordent des thèmes similaires (l’exil, l’errance, l’identité, l’aliénation, le rejet de l’autre) à travers une démarche commune qui est celle de s’implanter dans une géographie particulière pour filmer le plus simplement possible ses paysages et ses habitants. Et cette sobriété extrême a de quoi décontenancer.

L’épure, la lenteur, les plans fixes précisément cadrés et les longs travelings silencieux sont des effets récurrents dans les quatre documentaires. De même, ces portraits de lieux ou de gens qui nous sont proposés sans jugement, sans commentaire, sans discours, selon une esthétique de la réalité « brute » ou « littérale » ; une réalité qui peut paraître a priori insignifiante mais qu’il faut apprendre à observer avec acuité. Car s’il n’y a pas de conduite de lecture dans ces films guidés par l’inconscient et l’instinct, rien n’est cependant filmé au hasard. Les paysages, les visages, parlent toujours avec force, y compris dans le silence.

 

Chaque film est en quelque sorte un carnet de voyage, qui peut aussi devenir carnet intime, comme c’est le cas dans Là-bas. Cette œuvre, un peu à part, est d’une radicalité encore plus grande que les autres. Elle évoque Israël et les camps à travers un dispositif expérimental déroutant. Chantal Akerman, qui est personnellement liée à cette géographie par son histoire familiale, décide de s’exiler à Tel-Aviv le temps d’un bref séjour. Mais au lieu de s’immerger dans la ville et d’en capter les multiples images, elle s’enferme dans un petit appartement d’où elle n’aperçoit l’extérieur – en l’occurrence, l’immeuble d’en face – qu’à travers les persiennes entrouvertes. Posée devant la fenêtre, la caméra n’aura quasiment rien d’autre à nous montrer, plus d’une heure durant, que la vision de cet immeuble, progressivement élargie aux contours de l’unique pièce de cet appartement dans lequel Chantal Akerman s’est recréée une prison imaginaire. Par intermittence, son récit en voix off nous dit la dépression qu’elle traverse et retrace, en pointillés, une ligne biographique au passé tourmenté.

 

Les trois autres films, au contraire, sont largement ouverts sur l’extérieur, avec une caméra qui parcourt indéfiniment l’espace comme pour y déceler une vérité cachée. En filmant les rues et les routes, les foules anonymes du dehors ou l’intimité abritée à l’intérieur des maisons, Chantal Akerman perce le secret des villes et de ses habitants. Dans Sud, elle part à Jasper petite ville du Sud des Etats-Unis où un jeune homme noir a été torturé et lynché à mort par trois blancs. A partir de ce crime inhumain, impossible à accepter, elle mène une sorte d’enquête sur le meurtre, sur le passé racial de la région et les conditions dans lesquelles Blancs et Noirs y cohabitent aujourd’hui. A travers des témoignages crus, souvent poignants, elle nous alerte sur le manque cruel de tolérance qui ronge notre société et peut conduire au pire. Le film n’accuse personne en particulier, il constate simplement, renvoyant finalement chacun d’entre nous à se questionner sur ses propres (in)capacités à accepter l’autre. On en ressort secoué, voire sonné.

 

De l’autre côté nous emmène encore plus au Sud, à la frontière du Mexique et des Etats-Unis, là où de nombreux Mexicains sont prêts à risquer leur vie pour passer « de l’autre côté ». Chantal Akerman filme l’espérance et le désespoir de ceux qui essayent de traverser clandestinement. Elle fait entendre la douleur de ces familles qui ont perdu un proche dans une tentative de passage avortée. Elle montre surtout la surveillance à la frontière, les voitures de police, l’hélicoptère qui traque sans relâche le moindre mouvement suspect. Elle interroge des Américains ultraconservateurs qui parlent d’invasion et craignent d’éventuelles maladies apportées par les Mexicains… Il y a de quoi en rester bouche bée. Là encore, c’est la peur de l’autre que Chantal Akerman dénonce avec virulence, à travers des images qui sont souvent d’un calme étonnant.

 

D’Est nous conduit vers une autre destination, à l’opposée des précédentes. A la chaleur d’Israël, du Sud des Etats-Unis ou du Mexique, succède ici le grand froid de l’Europe de l’Est. On découvre la neige, les visages rougis par le vent glacé, les langues slaves de Pologne, d’Ukraine ou d’ex-URSS, qui résonnent de façon lointaine et musicale. Pourtant aucun mot ne sera directement adressé à la caméra, aucune parole ne sera traduite. Il s’agit seulement de voir et d’écouter la vie de l’Est, sans passer par le témoignage. Il n’y a rien à comprendre dans ce film mutique, qui capte avant tout une atmosphère, un rythme, montre le temps qui se déroule. Le travail aux champs, le marché noir, le quotidien à la maison, le bruit de la ville, la musique qui s’échappe de la rue, des salles de bals ou des tourne-disques domestiques, la fête, la solitude… Aucune linéarité, juste une succession d’instantanés. L’émotion naît de la contemplation, des plans qui s’enchaînent librement comme les pensées dans nos têtes, de ces travelings infinis balayant une foule de gens en transit, filmés dans une attente qui nous paraît interminable. Mais qu’attendent-ils au juste ? Où vont-ils avec leurs sacs et leurs valises ? Aucune réponse ne sera apportée. De ce flot d’images, chacun retiendra ce qu’il voudra : telles visions, impressions, sensations… Et toujours en filigrane, flotte la conscience d’un territoire marqué par les blessures de son récent passé.

De ces quatre documentaires engagés, on retiendra surtout la force, l’épure et la simplicité, qui contrastent fortement avec la tentation actuelle d’un cinéma trop encombré. Grâce à sa démarche documentaire humaniste et minimaliste, Chantal Akerman nous apprend à regarder notre monde autrement : avec plus de patience et plus de vigilance. Un geste essentiel.

 

 

Coffret DVD Chantal Akerman – Edition prestige – 4 documentaires de Chantal Akerman
D’Est (1h50 – 1993) / Sud (1h10 – 1999) / De l’autre côté (1h30 – 2002) / Là-bas (1h18 – 2006)

 

Visuels : droits réservés

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Liane Masson

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