Cinema
Censor et son univers malin et profond, découvert à l’Étrange Festival 2021

Censor et son univers malin et profond, découvert à l’Étrange Festival 2021

30 septembre 2021 | PAR Geoffrey Nabavian

Présenté dans la section Nouveaux talents, Censor a constitué au final un récit très psychologique, ouvert et réussi.

Dans Censor, c’est tout d’abord la mise en scène de la réalisatrice Prano Bailey-Bond que l’on remarque : cadrant des lieux exigus, donnant à voir et à ressentir toute la tristesse et la lourdeur dont ils sont porteurs, elle fait pénétrer dans le monde intérieur de la protagoniste centrale, Enid, dont le travail est de censurer les films d’horreur jugés trop violents – ou d’émettre tout simplement l’idée de les interdire – au cœur de la Grande-Bretagne des années 80, où la bien-pensance revient en force. Le film prend d’abord des allures de production d’angoisse bien dans les clous du genre, destinée à être oppressante. Et il se révèle très réussi également lorsqu’il donne à voir certains des travaux sur lesquels s’active Enid, aux séquences tournées dans un style brut particulièrement crédible. L’héroïne traverse aussi, enfin, des rêves, filmés dans un style comme opposé au béton froid des espaces où elle évolue lorsqu’elle travaille : toute cette attention au côté visuel et esthétique amène au final, dans le long-métrage, une dimension insaisissable, particulièrement ouverte.

Si la forme convainc ici au final beaucoup, le très bon scénario d’Anthony Fletcher n’est heureusement pas en reste, et parvient à traverser plusieurs thèmes et dimensions avec aisance et fluidité, et donc à assurer à l’œuvre un fond très conséquent. Rien n’est gratuit, dans cette histoire : l’attitude froide d’Enid s’explique par le fait qu’elle a vécu une tragédie – tout à coup de retour au centre de ses pensées lorsque lui parvient un nouveau film à couper et censurer, qui évoque directement ces faits, et dont elle cherche donc à retrouver l’auteur – et toute la trame inquiétante qu’elle traverse conserve constamment un aspect juste et assez humain.

Opérant un excellent dosage d’ingrédients simples en eux-mêmes, Censor tisse une toile assez remarquable. Un ingrédient de choix règne au cœur de son récit : le mystère. Il entoure cadre et personnages, de plus en plus étroitement au fil de l’avancée de l’histoire. Il suscite angoisse et rire. Et il finit par faire se dérouler les scènes aux portes de la folie. Sans qu’il soit aisé d’affirmer pour le spectateur qui, parmi les personnages, demeure réellement déviant, qui a réellement conscience de la limite entre images horrifiques sanglantes et vrais meurtres. A ce titre, les actrices et acteurs sont tous à saluer au final, tant ils parviennent à rester convaincants sur la palette de sentiments qu’ils montrent, pour certains juste le temps d’une scène où ils apparaissent splendides. Niamh Algar incarne magnifiquement l’héroïne, et visite des abymes de noirceur avec une finesse constante. Face à elle se posent des adversaires de taille : Adrian Schiller, charismatique dans l’ombre, Guillaume Delaunay, superbe lorsqu’il glisse en un instant de la méchanceté pure à la panique, et Sophia La Porta, également remarquable en sacrifiée obsédante.

On remercie l’Étrange Festival et les salles de projection du Forum des images, à Paris, d’avoir offert un bel écrin, au sein de sa section Nouveaux talents, à ce film conçu avec une finesse vraiment à saluer, proche dans son humanité de Tin Can – avec le même côté aux frontières de la perte de raison, mais un rythme plus musclé – ou d’Extraneous matter, tout aussi habité par la tristesse, et par des inquiétudes très justes et universelles. Pour le moment, Censor a encore peu de chances hélas de sortir en France. On lui souhaite de pouvoir connaître une exploitation.

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Visuel : © Kinostar Filmverleih GmbH

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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