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« Tsili » : Amos Gitaï adapte Aharon Appelfeld en Yiddish

« Tsili » : Amos Gitaï adapte Aharon Appelfeld en Yiddish

09 août 2015 | PAR Yaël Hirsch

Présenté à la 71ème Mostra de Venise, l’adaptation du roman du survivant et grand écrivain israélien Aharon Appelfeld par Amos Gitaï est théâtrale, visuelle, musicale et néanmoins sans concession. Dans Tsili, la Shoah est d’autant plus étouffante qu’elle se trouve hors-champs. Un film majestueux mais exigeant.

[rating=3]

Tsili s’ouvre sur 15 minutes de gros plan silencieux sur l’héroïne réfugiée dans une sorte de nid en pleine forêt ukrainienne. Malgré le naturalisme sensuel du lieu (pluie, soleil, vent), la terreur est là, irrespirable. Puis, comme par effraction, un homme entre dans le champ de la caméra. Il parle, beaucoup et seul, en yiddish, pour convaincre Tsili qu’ils sont du même peuple et dans la même nécessité de se cacher pour survivre. Il font donc équipe, avec un rapprochement lent dans le cadre de la caméra. Après une première relation sexuelle non consentie par Tsili, ils commencent à former un véritable couple, presque un couple originel pour la caméra de Gitaï. Tsili se dédouble dans une pulsion visuelle un peu magique,  l’homme disparaît comme il est venu et ce n’est qu’après avoir assisté à l’exode hirsute des survivants au son d’un magnifique solo de violon (interprété par Alexey Kochetkov) que l’on apprend quelques bribes d’histoire dans le cadre hors vie d’un camp de réfugiés : Tsili a perdu toute sa famille, elle a survécu à la Shoah, elle survit également à cette survie.

« Le roman d’Appelfeld m’a servi de guide mais je n’ai pas eu besoin d’être aussi littéraire », explique Amos Gitaï à Samuel Blumenfeld dans un entretien passionnant à voir sur Akadem. Avant de poursuivre pour dire avoir voulu « donner de l’abstraction et réduire même l’explicite du livre »… A la fois sensuel et désolé, très naturaliste et hanté, intime et universel, le nouveau film d’Amos Gitaï surprend et perd une partie de son public. Démultipliant le personnage principal, réduisant au-delà du minimum la trame narrative et hachant d’un écrasant noir des plans parfois terriblement étirés, Tsili peut dérouter, voir hérisser. Et pourtant Gitaï fait preuve d’une exigence remarquable sur toute les questions cruciales :  le tribut au yiddish est émouvant, ce que Tsili dit de la représentation de la Shoah à l’écran pertinent, la forêt de l’enfance cachée des romans de Appelfeld est bien là et le rythme du film, plus proche de Bela Tarr que de Spielberg, laisse le temps de réfléchir à une histoire banale et terrible, passée et toujours lancinante de réfugiés survivants.  A voir donc, avec beaucoup de patience et peut-être muni du recueillement.

Tsili d’Amos Gitaï, d’après le roman d’Aharon Appelfeld (1983), avec Sarah Adler, Meshi Olinski, Adam Tsekhman, Lea Koenig, Andrey Kashkar, Yelena Yaralova, Alexey Kochetkov, 2014, Israël / France / Italie / Russie, 88 min, Epicentre Films. Sortie le 12 août 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=ClyU9kJI0ls

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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