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Natasha Merkulova et Aleksey Chupov : « accepter de ne pas être en contrôle de la situation, accepter de lâcher prise » [Interview]

Natasha Merkulova et Aleksey Chupov : « accepter de ne pas être en contrôle de la situation, accepter de lâcher prise » [Interview]

20 mars 2019 | PAR Emilie Zana

Le couple de réalisateurs russes Natasha Merkulova et Aleksey Chupov nous parlent de leur film L’homme qui a surpris tout le monde à l’occasion de sa sortie en salles aujourd’hui. Les réalisateurs nous parlent de la réalité du cinéma en Russie entre censure et auto-censure, mais aussi de lâcher prise et de croire à sa propre réalité.

 

Vous vous êtes basés sur la rumeur de cet homme [En Sibérie, la réalisatrice avait entendu parler d’une rumeur sur un homme devenant une femme pour combattre la maladie], est-ce que ça a été le fil rouge du scénario ?

Natasha Merkulova (NM) : cette histoire, cette rumeur, réelle effectivement, c’était pour nous un prétexte puisque ce n’est pas vraiment de ça qu’on parle dans le film, je pense qu’on parle d’autres choses. Pour moi un des sujets importants du film c’était accepter de ne pas être en contrôle de la situation, accepter de lâcher le contrôle, lâcher prise. Pour moi personnellement c’est très difficile, je suis quelqu’un qui adore contrôler les situations donc c’est difficile pour moi et mon environnement immédiat (dit-elle en montrant son mari) (rires). Donc voilà c’est mon ADN et je pense que c’est extrêmement important de savoir un moment donné dire stop, et arrêter de violenter l’espace qui t’entoure qui va du coup continuer à te résister si tu continues à le violenter, et d’accepter de lâcher le contrôle, d’accepter que cet espace rentre en toi comme le fait le héros. 

Aleksey Chupov (AC) : le combat contre la mort qui est celui du personnage principal c’est pour moi l’image de notre vie, parce que vous êtes vivantes, je suis vivant, tant que nous sommes vivants, c’est que nous n’appartenons pas à la mort, et que nous continuons à résister. Nous sommes tous différents et nous avons tous des vies différentes parce que chacun choisit un combat ou une manière de combattre la mort différente et je trouve que c’est important d’avoir de la patience et du respect pour la manière qu’a chacun de résister à la mort même si on ne la comprend pas.

Est-ce qu’il y avait une scène particulièrement difficile à tourner ?

NM : Oui, il y avait une séquence qui était particulièrement difficile à tourner et vous ne devineriez jamais laquelle c’est spontanément, en fait c’est la séquence dans le magasin ou Egor entre quand il est déjà en femme, et la vendeuse l’interpelle, il ne répond pas, voilà. C’est une séquence toute simple normalement, c’est juste quelqu’un qui rentre et qui s’approche, donc c’était simplissime, et là on y arrive pas. Tout sonnait faux, donc on refaisait, on refaisait, on refaisait, soit c’était lui ; on trouvait qu’il marchait mal, qu’il avait l’air de faire des coquetteries, il avait pas l’air naturel… Ou elle, la vendeuse, qui n’arrivait pas à lui parler de façon naturelle non plus. Enfin rien ne marchait, donc ça fait trois heures qu’on essaye de tourner, on y arrive pas, on est complètement désespérés, moi je dis bon voilà c’est raté on y arrivera jamais, et là Alexsey a eu l’idée de me dire « mais toi imagine toi, qu’est ce que tu fais toi quand tu rentres dans le magasin » et donc spontanément on s’est rendu compte que ce que je ferais en premier c’était de s’approcher des fruits et légumes, de les toucher pour voir s’ils sont frais ou non et du coup c’est ce qu’on a demandé à l’acteur Evgeniy Tsyganov de faire, et là tout d’un coup la séquence a commencé à marcher et quelque chose de féminin, naturellement féminin, est arrivé en lui dans sa gestuelle voilà, contrairement à ce qui ce passait avant qui était toujours forcé, qui sonnait faux.

Est-ce qu’il y a eu du coup des indications spéciales quand cet acteur s’est travesti, comment l’avez-vous dirigé ?

NM : Oui, c’était notre grande peur en tant que réalisateurs ; c’était que c’est pas une comédie. Dans une comédie c’est très facile de dire « attends je vais faire la femme je vais me retourner etc » et d’être un peu dans la caricature. Là, fallait surtout pas que ce soit ça, parce que c’était un drame, donc fallait surtout pas que ce soit ridicule ou drôle. Et puis c’était très difficile aussi parce que l’acteur Evgeniy Tsyganov, très célèbre en Russie, c’est vraiment le macho, et puis même il a un côté très mâle, il est très viril dans la manière dont il se tient, dans la manière dont il s’assoit… Tout en fait, il fait ça vraiment comme un homme. Donc on lui disait tout le temps – et sa femme, Yuliya Snigir, c’est aussi une actrice russe célèbre – on lui disait « mais observe là, quand vous êtes à la maison, observe la, comment elle marche, comment elle s’assoit, comment elle va se coucher, comment elle prend la cuillère pour manger…« , donc voilà je pense qu’il l’a beaucoup observée et puis je pense qu’il a aussi beaucoup observé l’équipe de tournage qui était très féminine. Il se fichait d’ailleurs beaucoup de moi parce qu’il disait « ba je t’ai joué toi Merkulova, tiens ». Par ailleurs, je pense aussi que l’environnement l’a beaucoup aidé. Une fois qu’il a mis ce costume ou ce rôle de femme sur lui, finalement tout autour de lui lui a montré ce que c’était qu’être une femme, c’était parfois un peu difficile, parce qu’il avait la robe donc il avait froid parce qu’il faisait froid, il avait les genoux à l’air donc il s’est arraché la peau des genoux voilà, il s’est rendu compte de tous les regards d’homme qui convergeaient vers lui naturellement, parce que y avait aussi beaucoup de non acteurs dans le film, donc il s’est rendu compte ce que c’était que d’être une femme au milieu de la forêt, et je pense que ça l’a beaucoup aidé à être dans le personnage.

Justement, par rapport à cet environnement, qui était fait de gens de tous les jours, est-ce qu’il y a eu des contraintes par rapport à ça, comment réagissaient les gens du village ?

NM : Leur première réaction c’est qu’ils ont ri quand on leur a raconté l’histoire. Il y avait quelques personnes qui étaient très contre, très guerriers on va dire, très remontés contre le projet, ils disaient « vous feriez mieux de faire un bon film plutôt que de filmer des « PD » », mais ils étaient assez rares, la plupart ne disait rien, peut-être aussi parce qu’ils étaient payés sur le tournage, en tant que figurants et donc du coup peut-être que ça a aidé aussi à avoir une certaine bienveillance envers le projet parce que finalement ça ramenait du travail. 

Pour la séquence de la sortie du sauna, c’est-à-dire quand il doit sortir la première fois du sauna où il se dissimule quand il s’est changé, on voulait absolument que cette séquence soit crédible et moi-même j’ai grandi dans un village donc je sais que l’opinion du voisin c’est vraiment quelque chose d’essentiel dans un village, c’est-à-dire ce que pense ton papa, ta maman, ta famille de toi finalement c’est pas très grave, le plus important c’est le voisin, et si le voisin pense du mal c’est une catastrophe. Et donc ce qu’on voulait aussi montrer dans le film c’était que la vie en secret, avec juste la famille, qui est au courant, c’est possible, c’est quand il reste dans le petit sauna près de la maison. Mais c’est la sortie au grand jour qui est vraiment une tragédie, pour la famille en particulier parce que lui, le héros, est prêt à affronter le rejet, la violence des autres, mais la famille subit la même chose et elle ne l’a pas choisi. Et pour faire la séquence on a demandé aux villageois « comment est ce que vous auriez réagi dans cette situation ? », et ils nous ont dit « c’est sûr qu’on serait venus à la barrière, c’est sûr que d’ailleurs on aurait ouvert le sauna, on l’aurait sorti de force s’il n’avait pas voulu sortir, par contre ce qu’on n’aurait jamais fait c’est bousculer une femme enceinte », et donc effectivement quand ils avaient tourné, y avait eu un moment où elle se faisait un peu bousculé, et donc ils l’ont enlevé, en laissant juste le moment où elle repousse tout le monde pour que tout le monde sorte, mais pour vraiment coller finalement à ce que disaient les villageois sur comment ils auraient naturellement réagi dans cette situation.

On parlait des indications données à l’acteur quand il se travestit, est-ce qu’il y a eu aussi des indications pour Natalia, la femme d’Egor ? Parce qu’on voit au fur et à mesure du film que c’est elle qui prend la place de l’homme au fur et à mesure, est-ce qu’elle aussi a observé, je ne sais pas, son mari par exemple… ?

(rires) AC : Natalya Kudryashova n’est pas seulement une actrice, c’est une actrice mais c’est aussi une réalisatrice, et donc comme vous le savez ce métier de réalisateur a été longtemps principalement masculin, et aujourd’hui en Russie il y a beaucoup de femmes qui sont devenues réalisatrices de cinéma et metteurs en scène de théâtre, et donc, probablement du coup parce que c’est peut être la première vague, beaucoup des femmes qui font ça ont aussi beaucoup de masculin dans leur caractère, donc on s’est servi de ça pour ce personnage. 

Il y a un vrai décalage entre le début où elle est vraiment très très féminine, peut-être d’ailleurs parce qu’en tant que femme enceinte ça collait avec son émotivité… 

NM : oui, je dirais que le chemin du personnage de Natalia est au moins aussi fort que celui du rôle masculin, peut-être même plus fort. Chez lui le changement, la métamorphose, est très ostensible : voilà c’est un homme et puis il se met à s’habiller en femme et du coup c’est très très visible. Chez elle, c’est plus souterrain, mais je dirais que c’est au moins aussi puissant puisqu’elle passe effectivement dans cet espèce d’état de femme enfant, incapable de prendre une décision autonome, et peu à peu à travers les épreuves qu’elle va vivre dans le film va naître en elle une personnalité capable de vraie indépendance, de faire des choix réellement indépendants, pour ne plus se servir des outils sociaux qui étaient les siens avant, avant elle ne vivait que dans le cadre de l’opinion publique finalement. Et là elle va être capable de résister au schéma sociétal, au schéma familial, et venir dans la forêt rejoindre Egor, et par sa simple présence lui montrer qu’elle est capable de l’accepter tel qu’il est même si elle ne comprend toujours pas ce qui lui arrive.


On va parler de la deuxième partie du film dans laquelle Egor ne parle pas qui est plus difficile à regarder. On trouve qu’il y a un aspect documentaire qui donne l’illusion d’un temps plus lent, cet aspect de la réalité pour vous est-il plus important que la fiction ?

NM : jusque là on a eu que des hommes journalistes qui nous ont interviewé, et ils nous disent tous « bon la deuxième moitié évidemment c’est un conte » et donc on a dit « oui oui bien sur » donc voilà et après on parle d’autre chose, et puis voilà deux filles qui arrivent et qui disent « bon la deuxième moitié évidement c’est le côté documentaire du film » (rires) donc je sais plus quoi répondre, et je trouve ça génial, on voit bien la différence de lecture du film en fonction d’où on regarde.

AC : Pour nous ce qui est le plus important, c’est ce qui compte pour vous en tant que spectateur ou spectatrice c’est-à-dire qu’au fond c’est – et votre question est encore une preuve s’il en fallait encore une – du fait que le film est ouvert à beaucoup d’interprétations et que du coup effectivement chacun va aussi y voir des choses qui lui sont importantes, donc voilà ce que vous voyez c’est ça. 

C’est quoi vraiment le regard sur la Russie actuelle, sur ce regard sur l’autre, sur la différence, sur le lâcher prise aussi justement, qu’est-ce que ça dit sur le climat aujourd’hui en Russie ? C’est quoi le rapport avec la censure qu’elle a ? Je pense à des films comme Leto par exemple, dont le réalisateur Kirill Serebrennikov a eu beaucoup de problèmes…

NM : Oui, pour être tout à fait honnête avec vous, on a tous peur de se retrouver dans la situation dans laquelle est Kirill Serebrennikov en ce moment. Vous savez quand vous tournez le film, vous le tournez dans une forêt donc vous êtes hors du monde. Et puis après vous le montez dans une cave et vous êtes toujours hors du monde, et c’est tout une période où finalement vous êtes seul à seul avec votre film. Donc déjà vous êtes très fragiles, parce que vous vous demandez si vous avez du talent, vous vous demandez si votre film n’est pas raté, et en fait à ça se rajoute d’autres stress inutiles comme on arrêtait pas de nous dire « bon ba préparez un peu vos sacs parce que vous risquez de partir en prison vu ce que vous êtes en train de faire… »  pendant qu’on finissait le film d’ailleurs, il y avait en parallèle tous les procès de Kirill Serebrennikov et de ses collaborateurs auxquels on allait, on allait assister aux audiences, et donc tout ça évidemment nous faisait vraiment peur parce qu’on voyait ces gens totalement désespérés, qui avaient toutes les preuves de leur innocence et qui n’arrivaient pas à prouver leur innocence, à être innocenté en fait. Donc on était vraiment très très tendus, et donc quand on a fini le film et qu’on ne nous a pas mis en prison, on était très contents (rires), et là en plus le film a été sélectionné à Venise immédiatement ce qui a joué un peu comme une espèce de joker, de protection pour le film, donc là on était encore plus contents ! Evidemment on croise les doigts et ce qu’on espère c’est que le film, et nous aussi par la même occasion, auront un bon destin. Là on a envie de citer notre productrice Katia Filippova qui nous a énormément soutenu dans tout ça, et qui nous disait pour la citer « n’ayez pas la trouille, on s’en sortira, il va rien nous arriver » (rires). 

Les réalisateurs et leur productrice Katia Filippova ©SB

AC : j’en profite pour dire qu’à une des projections de notre film est venu un ami et un collaborateur proche de Kirill Serebrennikov qui est comme lui parmi les accusés de cette affaire, il s’appelle Alexei Malobrodski et on a un peu parlé de lui en France, mais c’est quelqu’un qui fait face aux mêmes accusations qui a dû aussi signer un engagement de ne pas quitter le territoire etc. Pour nous c’était très important qu’il vienne, c’est un grand honneur, et tous ces gens là qui sont accusés on les soutient énormément, on espère de tout coeur qu’ils vont pouvoir sortir innocentés de cette affaire. 

Quand Natalia dit « tu ne peux pas mourir comme une personne normale ?! », cette réplique très puissante au final en dit long sur le climat en Russie… Est-ce qu’on peut voir une évolution par rapport à ça, ou c’est resté comme ça, et ça restera comme ça ? Avez-vous de l’espoir ?

NM : Non hélas la situation ne fait qu’empirer, parce qu’en fait il s’est passé 5 ans entre le moment où l’on a écrit le scénario et le moment où on a fait le film, et je dirais que c’est comme si on avait écrit le scénario dans un autre pays que celui où on a dû le réaliser. Parce que finalement au moment où on l’écrivait, ce qu’on imaginait pouvoir faire et voilà 5 ans plus tard quand on a du le réaliser et le diffuser c’était devenu beaucoup beaucoup plus difficile. 

Peut-être que c’est finalement une illusion que tout va si mal que ça, mais ce qui est sur c’est que nous vivons dans une espèce de sentiment de peur qui réduit beaucoup le nombre de thématique qu’on ose finalement aborder dans les films. Je pense que c’est extrêmement lié justement au procès de Kirill Serebrennikov parce qu’au fond tout le monde regarde ça, tout le monde se met dans la peau de ces personnes qui subissent ça en se disant bon et si moi ça m’arrivait, et du coup beaucoup de cinéastes se découragent, beaucoup de producteurs ont peur de produire des films sur des thématiques…

C’est de l’auto-censure…

… et finalement nous-mêmes nous trouvons ça incroyable d’avoir réussi à faire ce film, faut quand même comprendre que le sponsor principal financier de notre film c’est le Ministère de la Culture, donc peut-être que finalement ça ne va pas si mal que ça, et que c’est nous qui croyons que ça va si mal, mais en tout cas voilà, il y a ce sentiment de peur.

AC : je pense que si notre film a pu voir le jour c’est parce que la partie conservatrice de la société russe n’est pas monolithique aujourd’hui, elle est composée de beaucoup de gens, des opinions, des croyances, des convictions diverses et les décisions se prennent par des individus pour le moment, et tant que les gens sont les gens, finalement il y a toujours une chance de réussir à passer entre les mailles du filet, et réussir à faire le film qu’on veut faire. Je pense que si un jour les décisions commencent à se prendre au nom de groupes monolithiques comme c’était le cas en Union Soviétique, « au nom du peuple » par exemple, alors là ça sera effectivement fini.

NM : ca sera la chape de plomb qui tombera sur le cinéma russe, mais ce n’est pas encore le cas.

Est ce qu’il y a des projets futurs, toujours travailler à deux… ?

NM : On va continuer à travailler et ensemble et chacun aussi de son côté, on ne se limite pas (rires). Oui bien sur, on a des projets ensemble, là on est en train de finir une série pour la télévision, alors pourquoi une série, parce que ca peut sembler paradoxal mais aujourd’hui en Russie à la télévision il y a parfois plus de liberté pour parler de certains thèmes compliqués, politiquement difficiles. Là c’est une série avec pas mal d’action et qui parle de la question des otages. Et puis après oui, on a d’autres projets encore, on va pas pour le moment dévoiler de quoi ça parle, mais surtout ce qui faut c’est maintenant qu’on trouve le temps, (…) qu’on s’assoit et qu’on écrive le scénario. Comme Egor on ne va rien dire pour que notre vœu se réalise, on se tait comme ça ça va se réaliser (rires).

 

Lou Baudillon & Emilie Zana

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