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« L’homme qui a surpris tout le monde », et nous avec …

« L’homme qui a surpris tout le monde », et nous avec …

05 février 2019 | PAR Lou Baudillon

Récompensé notamment à la Mostra de Venise et le festival du film russe de Honfleur, « L’homme qui a surpris tout le monde » est le deuxième film du couple de cinéastes russes Natasha Merkulova et Aleksey Chupov. Projet sensible, il a contre toute attente été doté de financements publics du Ministère de la Culture en Russie, où il est sorti en octobre 2018 en suscitant de nombreuses controverses.

“Lâcher prise”

Le film nous plonge en Sibérie à l’aube de l’hiver au sein d’un village retiré et plus particulièrement dans la vie d’Egor, un garde forestier qui apprend qu’il lui reste environ 2 mois à vivre. Fier, il cache sa maladie à sa famille composée de sa femme Natacha, son beau-père et son fils. Malgré sa prévoyance, on découvre sa maladie et très vite la nouvelle se répand dans la communauté. Chacun y va alors de son conseil, si bien qu’un jour il en vient à voir une Chamane qui lui fait part d’un conte dans lequel un canard, recherché par la mort, se fait passer pour une cane afin de la duper. Egor prend alors conscience qu’il va devoir « lâcher prise » d’après les mots de la Chamane.

Masculinité toxique

Le personnage incarne à lui tout seul la figure du mâle alpha à la virilité écrasante. Il n’est plus qu’un modèle, doté d’un esprit rationnel qui se doit de porter sur ses épaules toutes les charges de la famille et de la communauté. A ce modèle s’oppose celui de sa femme, maternelle, vulnérable et fragile, et dont les sentiments s’expriment à outrance. Ce schéma type va alors être bouleversé lorsque Egor décide de devenir une autre personne en devenant une femme. Ce qui semble n’être qu’un coup de folie s’avère être un choix durable et déstabilisant aux yeux de tous. On assiste alors à une inversion subtile des rôles au sein du couple, Egor se délestant au fur et à mesure de sa charge de masculinité en la transférant sur sa femme.

Portrait cru d’une Russie contemporaine

La remise en cause des codes traditionnels, et la place accordée de nouveau à l’intuition et au mythe, incarné ici dans le féminin, pourraient-ils sauver la vie d’un homme ? C’est la question que pose le film en brossant un portrait froid d’une société russe violente et communautariste. Car c’est lorsque Egor se transforme que les masques tombent autour de lui : sa femme a honte et le laisse dehors, son fils est perdu, les villageois déchaînent leur violence contre lui… L’intolérance et la peur agressive de cette population fermée sur elle-même est pointée sans complexe. Dans la Russie de Vladimir Poutine où la virilité est élevée au rang ultime, cela fait sens.

Si la deuxième partie du film où Egor s’enferme dans un mutisme complet est assez longue, le film réussit toutefois à nous tenir en haleine par l’envie de croire au conte. Ce film pose de plus d’importantes questions identitaires, et laisse entrevoir la possibilité d’une déconstruction des schémas de base de notre société.

Sortie le 20 mars 2019.

Visuel : ©jhrfilms

 

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