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[Critique] « Le dernier des injustes » : Claude Lanzmann magistral

[Critique] « Le dernier des injustes » : Claude Lanzmann magistral

12 novembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 

 

 

Couronné par un ours d’or pour l’ensemble de sa carrière à la dernière Berlinale, le réalisateur de Shoah a présenté son dernier filmLe Dernier des injustes, hors compétition au Festival de Cannes en mai dernier. Retour sur l’entretien que Lanzmann a eu en 1975 à Rome avec l’unique « Judenaelterste » (chef du conseil juif) qui a survécu à la guerre, après avoir officié à Theresienstadt, Benjamin Murmelstein, « Le dernier des injustes » est un documentaire magistral et un incontournable à la fois sur la question de la « zone grise » dont parlait Primo Levi et plus généralement sur celle de la gestion de la mémoire. En salles le 13 novembre 2013.

[rating=5]

Né en Pologne à Lemberg/Lwow au début du siècle, donc entre la Pologne et l’Allemagne, Benjamin Murmestein est universitaire et grand rabbin à Vienne quand intervient l’Anschluss, en 1938. En tant que membre du Consistoire israélite de Vienne (Israelitische Kultusgemeinde Wien) il est en contact direct avec Adolf Eichmann et est actif dans le programme que celui-ci propose pour permettre- moyennant finances- aux juifs viennois d’émigrer hors du Reich. Murmelstein aurait ainsi participé avec zèle à l’émigration et donc au sauvetage de près de 120 000 juifs.

Restant lui-même avec sa famille en Autriche, il est déporté dans le célèbre camp pour artistes et personnalités juives et qui a servi de « vitrine » au nazisme : Theresienstadt. Comme l’avait montré Lanzmann dans le documentaire Un vivant qui passe (1997) où il faisait parler Maurice Rossel, le délégué du Comité international de la Croix-Rouge, Theresienstadt était loin d’être le lieu plaisant que vante la propagande nazie : les juifs y sont entassés, sous-alimentés et l’on y meurt en masse comme dans n’importe quel ghetto; de plus des rafles régulières déportent les éléments les plus faibles vers les crématoires d’Auschwitz-Birkenau. Néanmoins, tout comme Rumkowski au ghetto de Lodz ou Czerniakow à celui de Varsovie, Theresienstadt a son « doyen » (« Judenaelterste« ) qui dirige le « conseil juif », avec un semblant de pouvoir politique en collaboration forcée avec les autorités nazies.

Troisième doyen à entrer en fonction à Theresienstadt, en septembre 1944, Benjamin Murmelstein participe activement à « l’embellissement du camp », mensonge qui permet aux autorités nazies de tourner un film de propagande. Seul doyen de camp ou de ghetto à avoir jamais survécu, celui qui se nomme lui-même « le dernier des injustes » est donc un survivant sur lequel un opprobre terrible est tombé : Si le grand philosophe Gerschom Scholem était d’avis  qu’on ne pende pas Adolf Eichmann à l’issue de son procès à Jérusalem en 1961, en revanche, il pensait que Murmelstein méritait ce sort… C’est dire si la réputation de l’ancien rabbin de Vienne était terrible! Murmelstein dit être resté en Tchécoslovaquie alors même qu’il aurait pu fuir avec un passeport diplomatique. Il y a été jugé et relâché mais sa réputation est restée telle qu’il n’est jamais allé en Israël…

Parti interroger Murmelstein dans son refuge et sa solitude romaine en 1975, 30 ans après les faits, Lanzmann avait mis ce matériel de côté sans l’utiliser pour Shoah. Mais il avait laissé les bandes au mémorial de Washington pour qu’elles soient consultables par les chercheurs. C’est en voyant ce matériel diffusé tel quel à un festival en 2007, que, piquant une grande colère devant cet usage biaisé de ses enregistrements, Lanzmann s’est dit qu’il allait en faire un film. Le résultat est un documentaire à trois personnages : le Claude Lanzmann d’aujourd’hui, 40 ans après sa quête, qui se rend sur les lieux de mémoire et raconte Theresienstadt, puis vers la quarantième minute l’apparition du très vif, très brillant, très laid et très cérébral Benjamin Murmelstein qui défend sa cause avec une intelligence, un humour et une culture absolument irrésistibles, même si l’émotion semble avoir été complètement évacuée de son long monologue. Et puis, en face de lui, l’on perçoit l’engouement et la sympathie d’un troisième personnage : le « jeune » Lanzmann de 40 ans, séduit et séduisant, sur la fin presque filial et certainement moins confrontant avec Murmelstein qu’il a pu l’être avec d’autres interlocuteurs dans Shoah. Lanzmann semble s’être laissé charmer,  tout comme les dignitaires nazis l’ont peut-être été par ce type hors du commun qui se présente lui-même, en allemand, avec un fort accent polonais et un gros cheveu sur la langue comme la « Shéhérazade » du camp qu’il a dirigé.

Le charme qui agit n’empêche pas ce personnage fascinant de rappeler des réalités historiques essentielles : le caractère vénal et machiavélique d’Eichmann dont Murmelstein peut témoigner, les conditions de vie et de mort à Theresienstadt, le fait aussi que les nazis craignaient encore un soulèvement du camp en septembre 1944 (!).  Et surtout de poser des questions éthiques essentielles et néanmoins sans réponse : quels sont les ressorts qui font qu’un homme comme Murmelstein reste et prend une direction politique fantôme d’une communauté juive vouée à la destruction. « Le goût de l’aventure », dit-il, revivant une jeunesse que l’on sent aussi palpitante qu’insupportable… tout comme la quête de Lanzmann pour tourner son opus magnus Shoah a dû être palpitante et insupportable. Comment juger l’attitude de Murmelstein? La « zone » grise dont parlait Primo Levi s’élève jusqu’au miroir aux alouettes du plus haut dignitaire juif d’un camp nazi, amené à juger de la vie et la mort de concitoyens et à accepter de jouer le jeu des tortionnaires par défaut d’autre option possible.

Mettant en scène sa propre quête à travers cet opus qui est peut-être l’ultime, Claude Lanzmann règle ses derniers comptes (notamment avec Hannah Arendt) et revit lui aussi la jeunesse de sa fougueuse et néanmoins douloureuse quête de témoignages qui a donné ce  monument : Shoah. Résitant à l’adolescence, communiste dans sa jeunesse, sioniste quand tous les hommes de gauche ne l’étaient plus, parti tourner Shoah juste après la  guerre de 1967 Lanzmann a presque toujours été seul contre tous, et il a très souvent eu raison. Face à l’extraordinaire qualité de ce dernier documentaire, on peut bien célébrer avec Lanzmann l’accomplissement de son extraordinaire trajectoire d’intellectuel et d’artiste et même lui passer certains débordements légèrement narcissiques, si nécessaire.

C’est lourd et d’informations et de questions à la fois humaines et inhumaines, à la fois fatigué comme après une lutte avec l’ange et en même temps plein de gratitude pour le réalisateur que l’on quitte ce film terriblement dur sous certains éclats de tendresse et terriblement essentiel.

Claude Lanzmann, « Le dernier des injustes », avec Claude Lanzmann, Benjamin Murmelstein, 3h40. Distribution : le Pacte. En salles le 13 novembre 2013.

(c) Le Pacte

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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