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[Interview] Emmanuel Mouret pour la sortie de « Caprice »

[Interview] Emmanuel Mouret pour la sortie de « Caprice »

20 avril 2015 | PAR Olivia Leboyer

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Comme dans ses films, Emmanuel Mouret est d’une politesse exquise et d’une grande gentillesse : juste avant son train, il était disponible pour discuter de son très joli Caprice (voir notre critique enthousiaste). Une conversation bien agréable dans les salons du Train Bleu. Le film sort mercredi : ne le manquez-pas !

J’ai beaucoup aimé Caprice : tous vos films (à part « Une autre vie » qui est un pur mélo), sont à la fois euphorisants et légèrement mélancoliques. Caprice est peut-être un peu plus cruel ?

Emmanuel Mouret : Ce qui se rapproche de la cruauté, c’est le fait que tous les personnages, finalement, sont pleins de bonne volonté. Ils essaient de ne pas blesser, de ne pas faire de mal : évidemment, il y a de la douleur quand même. Le personnage de Caprice (Anaïs Demoustier) est un peu différent, il arrive comme une météorite dans la vie de Clément (joué par Emmanuel Mouret). Je voulais que, jusqu’au bout, le spectateur s’interroge sur cette jeune fille. Est-elle la plus sincère ? Est-elle assez calculatrice ? On peut penser qu’il s’agit du personnage le plus démuni. Caprice distille quelque chose d’inquiétant, elle peut faire peur. Elle provoque des situations, bouscule. Pour certaines de ses actions, je voulais que le spectateur reste libre d’interpréter ses intentions.

Caprice, le nom est joli et tout à fait inhabituel !

Emmanuel Mouret : Oui, bien sûr, c’est un nom qui n’existe pas. Peut-être une idée pour de futurs parents, d’ailleurs ? Je trouve le mot très joli, j’aime le prononcer. Et puis, l’amour a quelque chose de capricieux. Je me représente souvent un petit Cupidon qui vole au-dessus de nous avec son carquois et ses flèches. Une belle image : on ne le maîtrise pas, il peut disparaître d’un coup. Le désir est capricieux, on peut se faire tous les serments, se dire que l’on restera toujours fidèle, mais en réalité on ne sait pas ce qui peut arriver.

Dans Caprice, au moment des coups de foudre, les personnages sont toujours trois et pas deux. Le troisième est à la fois spectateur et participant (un peu comme dans Le Ravissement de Lol V. Stein de Duras)

Emmanuel Mouret : Oui, c’est le désir mimétique, comme en parlait René Girard (Mensonge romantique et vérité romanesque, 1961), avec la figure du triangle. Dans Caprice, il y a quatre personnages principaux (joués par Virginie Efira, Anaïs Demoustier, Emmanuel Mouret et Laurent Stocker) et j’avais d’abord pensé à un quadrille. Mais les personnages d’Anaïs Demoustier et de Laurent Stocker se croisent à peine. Il y a plutôt deux triangles et, à plusieurs moments du film, les choses sont très ouvertes. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité sur la fin du film, que j’ai mis deux ans à choisir. Cette fin, les spectateurs peuvent la ressentir différemment, il y a là aussi une liberté laissée à l’interprétation.

Les acteurs sont tous très justes. Virginie Efira est lumineuse et douce, Anaïs Demoustier est excellente avec ce personnage plus inquiétant, et Laurent Stocker est vraiment touchant.

Emmanuel Mouret : Virginie Efira, outre sa beauté et sa classe, a cette chose assez rare : elle n’a pas du tout le regard hautain de certaines femmes très belles, un peu méprisantes. Ce que je préfère chez elle, c’est son regard, qui possède une vraie gentillesse. C’est tout à fait plausible, du coup, qu’elle tombe amoureuse d’un simple instituteur. Quant à Laurent Stocker (qui jouait déjà dans L’art d’aimer d’Emmanuel Mouret), c’est un ami dans la vie. Alors qu’il joue mon meilleur ami à l’écran s’est fait tout naturellement. Laurent Stocker a une justesse de jeu incroyable.

Dans le film, il y a aussi Thomas Blanchard (2 automnes 3 hivers, Inupiluk). Vous aviez vu les films de Sébastien Betbeder ?

Emmanuel Mouret : Non, je ne connaissais pas Thomas Blanchard, c’est ma directrice de casting qui me l’a présenté. Et c’est vrai que les seconds rôles, en quelques scènes, apportent aussi quelque chose d’essentiel.

Vous-même, dans le film, semblez peut-être un peu moins timide qu’avant ? Toujours maladroit, mais plus assuré, d’une certaine manière ? Le personnage en porte-à-faux, en décalage, c’est plus celui de Caprice.

Emmanuel Mouret : Ah peut-être. Dans le film, Clément a un enfant, des responsabilités.

Avant Caprice, vous aviez réalisé Une autre vie, dans la veine du mélo. Pourquoi n’avoir pas joué dedans ? Jasmine Trinca (Nos meilleures années) était superbe dans le film.

Emmanuel Mouret : J’avais envie de tourner avec Joeystarr. Et moi, les gens s’attendent à rire lorsqu’ils me voient. J’ai adoré travailler avec Jasmine Trinca. Les grands mélos, c’est un genre qui me touche particulièrement. Les films de Douglas Sirk ou de Leo McCarey m’ont marqué. Audrey Hepburn, Cary Grant… Audrey Hepburn a ces yeux magnifiques, étonnés. Dedans, il y a une sorte d’innocence, comme si elle découvrait les choses pour la première fois. Elle regarde les gens en leur portant une vraie attention. J’aime beaucoup aussi Jack Lemon, dans The Apartment de Billy Wilder, notamment. Parfois, les personnages de cinéma nous aident à nous réformer. Mes personnages ont, la plupart du temps, une conscience, le souci de ne pas faire de mal. Surtout, ils ne sont pas dans le jugement.

Et Peter Sellers ?

Emmanuel Mouret : Ah oui, forcément. Cette timidité, cette très belle façon d’être toujours l’étranger… Dans La Party, sa timidité qui déclenche toute une série de catastrophes… Et son extrême gentillesse. Mes personnages ont, souvent, cette grande politesse, ce désir de ne surtout pas blesser. Un peu comme au Japon, où on ne dit jamais « non » ni « au revoir », parce que ce serait trop brutal. Et la timidité, c’est quelque chose qui me touche, que je trouve assez beau.

visuels: affiche et photo officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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