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Interview de Latifa Ibn Ziaten: « Je continuerai mon combat, rien ne m’arrêtera »

Interview de Latifa Ibn Ziaten: « Je continuerai mon combat, rien ne m’arrêtera »

20 décembre 2017 | PAR Donia Ismail

Elle était au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec pour présenter le documentaire dans lequel elle figure, Latifa, le coeur au combat. Latifa Ibn Ziaten a perdu son fils de 30 ans, Imad, dans l’attentat de Toulouse perpétré par Mohamed Merah en 2012. Cette femme, au courage immense, arpente les routes de France et du Maroc, pour faire passer son message. 

Donia: Après tout ce qui s’est passé, le procès qui a été assez compliqué pour vous. J’avais juste une question. Comment allez-vous?
Latifa Ibn Ziaten: Je remonte la pente. Émotionnellement, c’était très difficile à vivre. C’était compliqué d’entendre ces horreurs, ces mauvais souvenirs, de revivre ça avec mes enfants.
Je suis très déçue parce que je ne m’attendais pas à cela. Je n’attendais pas plus d’années pour ce complice. La question que je me pose, c’est qu’est-ce qu’on ferra de lui? Qu’est-ce qu’on ferra de lui pendant qu’il sera enfermé? Est-ce qu’on va l’aider, l’éduquer? C’est ça le plus important.

D: Pourquoi avoir accepté de participer à ce documentaire? Est-ce que c’était difficile de dévoiler au grand public une partie de sa vie, de son intimité?
LZ: Au début, je n’ai pas voulu participer à ce documentaire. Je ne cherche pas la gloire, ou la célébrité, pas du tout. Mais quand les gens m’arrêtent dans la rue, ils me disent « On vous a vu à la télé ». Ma réaction était de répondre à ces personnes là, que j’étais plus sur le terrain qu’à la radio ou à la télévision. Les réalisateurs attendaient depuis six mois que je réponde oui ou non à leur demande de reportage. Ils insistaient. Mes amis et ma famille m’ont conseillé d’accepter. Je voulais montrer aux gens tout le travail que je fais sur le terrain et montrer par ailleurs, tout ce qui se passe aujourd’hui en France, en villes comme en provinces, montrer la réalité dans les établissements scolaires et pénitenciers. Il faut ouvrir les yeux, tendre la main à cette jeunesse.

D: Ce n’est pas épuisant d’être toujours sur le terrain?
LZ: Vous savez quand vous perdez un fils, je ne le souhaite à personne, vous perdez la moitié de vous. Rien n’est plus plaisant que de tendre la main à un jeune. Je ne sens pas cette fatigue parce que j’ai une volonté au fond de moi qui me pousse à tendre la main à cette jeunesse.
A travers ce combat je fais vivre Imad. Pour moi, il est toujours là.

D: On le voit dans le documentaire. Vous recevez des messages très durs. Comment se relève-t-on après ça?
LZ: Si on était tous d’accord, on n’en serait pas là aujourd’hui. Dans la vie, il y a le bon et le mauvais. On peut ne pas être d’accord, c’est ça la richesse et la force de ce combat. Il faut établir le dialogue même avec une personne qui ne m’aime pas, ou ne suit pas mes idées. Il faut entendre ce qu’il pense, ses idées, voir s’il comprend ce que je dis, s’il a besoin de plus de détails ou d’explications. Mais vous pouvez être sûre de quelques choses: rien ne me ferra baisser les bras.

D: Votre approche est très pédagogique. Pourquoi faire ce travail, de compréhension, à travers les jeunes?
LZ: Cette jeunesse est notre avenir. Aujourd’hui, je vais vers les jeunes pour les aider à se projeter, à s’ouvrir, à avoir confiance en eux. Ce qui manque, c’est le dialogue. C’est important de tendre l’oreille à cette jeunesse, de les écouter, de les laisser parler, de leur faire comprendre que l’on peut les aider. Aujourd’hui il y a moins d’écoute, et c’est ce qui me pousse à aller vers les jeunes, vers leurs parents mais aussi vers les personnes détenues en prison.

D: Mais ce travail-ci, que vous décrivez, devrait-être entrepris par l’Éducation Nationale…
LZ: Bien sûr! C’est un travail de tous. Je pense que l’Éducation Nationale n’a pas fait le travail jusqu’au bout. Quand on regarde la difficulté d’un jeune à lire ou à écrire par exemple, q’une fois arrivé au collège c’est trop tard. Il faut regarder avant! Il faut regarder une fois que l’enfant quitte la maternelle et qu’il rentre en primaire. Le suivi de l’enfant doit commencer bien avant le collège. On ne peut pas attendre jusqu’au secondaire pour commencer à le suivre. L’ Éducation Nationale a raté quelque chose.

D: Qu’est-ce qu’on peut faire?
LZ: Il faut suivre l’enfant dès la dernière section de maternelle, l’accompagner de la primaire et jusqu’au collège, voir ce qu’il va devenir, ce qu’il a envie de faire. On ne le laisse pas jusqu’au collège pour après se dire « qu’est-ce qu’on fait de lui? ». Si le jeune ne sait pas lire, ni écrire, s’il ne s’est pas intégré, ouvert aux autres, le système scolaire fait quoi? Il l’oriente en professionnelle, parfois dans une filière qu’il n’a même pas choisi. Qu’est-ce qu’il va devenir? Le gouvernement doit prendre acte de ce qui se passe aujourd’hui, que ce soit au sein de l’école, dans les banlieues ou dans les prisons! L’heure est grave.

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D: Vous parlez des prisons, et à juste titre. Le dialogue est aussi nécessaire dans ces lieux de vies…
Bien sûr! Le gouvernement n’y va pas et c’est ça qui manque. On nous dit qu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour venir en aide à ces prisonniers. Le personnel de ces prisons travaillent dans des conditions compliquées, et je pense qu’eux aussi n’en peuvent plus. Ce n’est pas évident de faire un travail comme celui-ci. La plupart des gens sont angoissés et tombent en dépression. Si eux sont dans cet état, imaginons l’état des prisonniers, qui parfois ne veulent pas sortir de leurs cellules. La radicalisation commence comme ça. Elle commence dans nos cellules en France. On n’oblige pas un prisonnier, qui ne veut pas, à sortir de sa cellule. Par ailleurs, il n’a pas assez de personnel, d’un côté, on est tranquille quand un homme souhaite rester dans sa cellule.
Mais cet enferment joue sur le moral des prisonniers. Plus on est enfermé, plus on devient dangereux. Et c’est comme ça que nos prisonniers tombent dans cette secte. On devient radical, on vit dans la souffrance, dans la haine. Finalement, on construit un mur à l’intérieur de soi. Quand vous êtes enfermés à cinq dans une cellule, avec des cafards, sans hygiène, bien sûr qu’on ne devient pas joyeux une fois dehors. C’est une humiliation pour ces hommes. On touche à leur dignité. U e fois cette dignité touchée, il est difficile de faire machine arrière. Je ne dis pas qu’ils ont besoin d’un club Med…

D: Avec l’islamophobie ambiante en France, est-il plus compliqué d’accomplir votre mission ou non?
LZ: Je continuerai mon combat, rien ne m’arrêtera. Rien du tout.

D: Mais faites-vous attention à ce qui est dit?
LZ: Même pas. Ça ne vaut pas la peine.

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D: Manuel Valls avait déclaré que le problème en France était l’Islam et les musulmans. Qu’est-ce que l’on peut répondre à ça?
LZ: Monsieur Valls fait une erreur, je n’ai pas peur de le dire. L’Islam a sa place. Cette religion a le droit d’être là. Chacun a le droit de pratiquer sa religion librement, c’est ce que définit la loi de la laïcité.
C’est une grosse erreur qu’il fait. L’Islam n’a rient avoir avec tout ce qui se passe aujourd’hui. C’est beaucoup trop facile de blâmer une religion pour tous les maux de la société. C’est l’État qui a construit ces ghettos, ces cités fermées, qui a laissé ces jeunes, qui les a oubliés, il ne faut pas cacher la réalité. On n’a oublié certains jeunes, on ne leur donne pas la parole, la chance de réussir au même titre que d’autres. On a laissé cette jeunesse perdue et aujourd’hui on se demande ce qu’il faut faire. Tout le monde a une partie de responsabilité. Il faut trouver un coupable, alors on dit c’est la faute de l’Islam. En disant ça, ils se déresponsabilisent. L’Islam n’est pas le coupable. Tout le monde est responsable: l’école, le gouvernement, les médias, les parents… Ils sont coupables de ce qu’ils se passent. On n’élève pas un jeune seul. C’est un village qui élève un enfant.

D: Dans le film, vous portez à bout de bras un projet ambitieux. Celui d’emmener des enfants palestiniens et israéliens à Paris. Avez-vous d’autres projets?
LZ: On a un projet qui arrive bientôt. J’espère qu’on va réussir à le concrétiser. On est à fond dedans. On veut construire une synagogue au Maroc avec les jeunes de l’École deuxième chance. Elle aura également une fonction de musée. J’espère qu’elle deviendra une maison qui rassemblera toutes les richesses, les valeurs et toute l’histoire de cette culture. J’espère que cela apportera énormément aux jeunes, et que la population ira visiter ce lieu.

D: Quand on sort de la projection e ce film, on n’a qu’une envie: participer à votre combat. Mais qu’est-ce que je peux faire à mon échelle pour faire évoluer la chose? Qu’est-ce que je peux apporter?
LZ: Beaucoup de choses. Il faut transmettre le message de la paix, du vivre ensemble. Après, il est aussi possible de devenir bénévole au sein de l’association — Imad pour la jeunesse et la paix — , de travailler à nos côtés. Tout le monde est le bienvenue.
On peut commencer par aider un voisin, un jeune ou un ami. Lui venir en aide, le soutenir. Il ne faut pas dire, « ça ne me concerne pas ». Il faut penser à l’autre. J’utilise cette métaphore: il faut démarrer le moteur. Et si vous voyez un moteur ralenti, il faut aider à le démarrer. Le tien est certainement fonctionne très bien, alors aide les autres à démarrer. Il ne faut jamais baisser les bras, il faut se battre coûte que coûte.

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Donia Ismail

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