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[Festival d’Autrans] « Cimes sonores » : une 32e édition musicale et réconfortante

[Festival d’Autrans] « Cimes sonores » : une 32e édition musicale et réconfortante

06 décembre 2015 | PAR Olivia Leboyer

Toute La Culture se fait une joie, chaque année, de retrouver l’atmosphère si singulière d’Autrans (voir notre live-report 2014) : après l’amour en 2014, c’est la musique qui est célébrée cette année. Un thème universel, convivial, qui nous a réchauffé le cœur en cette fin d’année endeuillée.

Sur l’affiche, d’un orange éclatant, un papillon fou pratique le saut à ski, les écouteurs vissés sur les oreilles : ces fous-volants, mi-hommes mi-dieux, nous les avons vus en vrai. Les Flying Frenchies, voltigeurs de l’extrême, nous ont offert deux films documentaires ébouriffants (Metronomik de Vladimir Cellier et Flying Frenchies Back to the Fjords de Seb Montaz) et des concerts endiablés, en toute liberté. Une folie spectaculaire, mais également maîtrisée et calculée au millimètre près. Où l’on se rend compte que les études d’ingénieur mènent à tout, y compris à fabriquer une catapulte humaine ! Si l’affiche est résolument punchy, les ailes du papillon rappellent que le sport et la poésie se conjuguent à merveille. Pour se lancer dans ces sortes d’exploits, les amoureux de montagne portent naturellement en eux un rêve impossible, une soif de vide et d’absolu, qui les rend insatisfaits et heureux.

Que vient-on chercher en montagne ? Le calme, la sérénité, dans une solitude bienfaisante, comme le formidable alpiniste Ueli Steck (qui publie 8000+, en collaboration avec les Editions Guérin et Petzl) ? Des sensations extrêmes et un dépassement de soi permanent (comme la base-jumpeuse Géraldine Fasnacht) ? Mais parfois, on y trouve, tout simplement, une forme de solidarité, un lien avec les autres. Cette année, le jury (composé de la journaliste Zoé Lamazou, de la réalisatrice Anne Lapied, de Rosanna Stedile, coordinatrice du Trento Film Festival, du chef opérateur Thierry Machado et du slackliner Julien Millot) a porté son choix sur des films pleins d’humanité et d’émotion. La montagne ne serait-elle alors qu’un cadre ? Non, elle est ce lieu de vie, ce milieu particulier qui permet précisément aux hommes de se révéler.

Chaleureuse et festive, la cérémonie du palmarès (animée par la pétillante Sandrine Mercier) nous a ravis : le jury a pris le temps, pour chaque prix, de raconter brièvement le film et d’expliquer les raisons de son coup de cœur. Ce n’est pas si fréquent dans un festival. Les prix, justement ? Le Grand Prix a été décerné à un documentaire italien profondément émouvant, With Real Stars Above my Head d’Alfredo Covelli. Le réalisateur, atteint par une grave maladie neurologique, entreprend une randonnée dans l’Himalaya et séjourne dans une retraite de nonnes bouddhistes. Avec un sujet aussi lourd, Alfredo Covelli évite heureusement tout pathos, réussissant à nous faire rire et sourire à plusieurs reprises (et pleurer aussi, bien sûr…). Il y a du Nanni Moretti dans cette narration surprenante, où la mécanique de l’humour fonctionne à plein, avec des échappées burlesques saisissantes et quelques plages de confessions simples et bouleversantes : quand Alfredo nous parle, face caméra, de son cerveau envahi par des soldats devenus fous qui ne distinguent plus un frère d’un ennemi, nous avons la gorge serrée. Mais, immédiatement, à l’instar de ces joyeuses nonnes aux joues rebondies, nous éclatons de rire, la mort devenant cette chose absurde qui n’existe pas encore tout à fait tant qu’on lui résiste. Dans une séquence superbe, Covelli chante avec force le chant des partisans devant trois nonnes hilares. Le contraste entre la force des paroles de ce chant de révolte (« O Bella ciao, Bella ciao, Bella ciao/O Partigiano/Portami via/Che mi sento di morir ») et la force du rire des nonnes, qui balaie toute tristesse, est frappant.

Dans la grande salle d’Autrans, nous avons tous repris en cœur ce chant des partisans, sur la mélodie jouée avec fougue par les Flying Frenchies. Entonner tous ensemble ces paroles pleines de sens, de 1944, après ce terrible mois de novembre 2015, nous a fait beaucoup de bien.

Le Prix du Film Nature et Environnement a été décerné au très beau Under the Pole II de Jean-Gabriel Leynaud : une plongée sous les glaces du Groenland, où l’on apprend énormément sur la faune et la flore (le rôle des crinoïdes, par exemple, ces petits animaux déguisés en végétaux). Mais le film est aussi une aventure familiale, puisque le scientifique-plongeur Guillin et sa femme-marin ont embarqué avec eux leur fils Robin, deux ans. Rien de mièvre, le bébé étant filmé avec la même distance que le reste de l’équipage.

Le Prix Alpinisme a été remis à Panaroma de Jon Herranz : là encore, il ne s’agit pas seulement de filmer une performance, mais aussi une relation entre un père et son fils. Sobre, le documentaire est centré sur le beau rapport de confiance qui s’instaure.

Le Prix du Film Vie des Hommes a été remporté par Enchikunye de l’italien Sandro Bozzolo. Etrange, le documentaire nous introduit, d’entrée de jeu, au cœur d’une étonnante cohabitation entre une bergère âgée et une jeune massaï. Sans doute un programme d’échange, mais le film ne nous en dit pas plus, privilégiant les scènes poétiques, fortes, comme ce massage d’épaules réconfortant qui rapproche, fraternellement, les deux femmes.

Le Prix de la meilleure réalisation va à Tashi and the Monk de l’américain Andrew Hinton une très belle histoire d’enfants perdus et d’éducation. La vie en montagne, dans un orphelinat, peut permettre à ces jeunes réfugiés tibétains de s’élever. C’est le récit d’un passage de relais, de la foi dans les secondes chances.

Le jury a tenu à attribuer deux mentions spéciales : Par-delà les hauteurs de Bruno Peyronnet, qui suit onze jeunes de banlieue parisienne invités (à l’initiative de Frédéric Thiriez et Emmanuel Petit) à gravir un sommet népalais. Plein de fraîcheur, de spontanéité, le documentaire nous livre de beaux portraits d’une jeunesse qui a surtout besoin qu’on lui fasse confiance et qu’on la considère.

La seconde mention (mention artistique et musicale, comme l’a précisé le juré Julien Millot) a été décernée à Metronomik de Vladimir Cellier, pour son originalité et son hymne à la liberté avant tout. Vrai spectacle, totalement hors-normes, le film est un véritable bouquet, débridé et joyeux.

Le Jury du Syndicat des Guides de Haute Montagne a primé Jurek du polonais Pawel Wysoczanski, beau portrait de l’alpiniste Jerzy Kukuczka (le jury a également salué Panaroma, présent au Palmarès, ainsi que Nini de Gigi Giustiniani).

Le Prix de la Première Réalisation, décerné par un jury de l’INA, a distingué La Horde du jeune Jérôme Collin. Insolite et très percutant, le film nous invite à observer une curieuse espèce, potentiellement invasive et au comportement souvent déroutant : l’homme. Une réflexion pleine d’humour, décalée et sympathique.

Le Prix du Jury Festivals Connexion-Région Rhône Alples a été remis au beau Taïga d’Hamid Sardar, qui livre le portrait d’un mongol revendeur de louveteaux qui, soudain, s’interroge sur le bien-fondé de son activité.

Le Public, quant à lui (très nombreux cette année !) a distingué le documentaire Semeuses de joie de Caroline Riegel, qui suit le périple de onze nonnes qui n’avaient jamais quitté leur monastère et, pour la fiction, le corrosif Peregon d’Akun Ruslan, sur une campagne politique au Kirghistan.

La directrice du Festival, Anne Farrer, a rappelé que la catégorie Films d’animation avait toute sa place à Autrans : c’est Le Secret des glaces de Loïc Fontimpe qui a été primé, tandis qu’a été projeté un petit film d’animation écrit et réalisé par des élèves de CP d’Autrans.

Un grand merci à toute l’équipe du Festival, ainsi qu’aux nombreux bénévoles, pour cette 32e édition musicale, éclairante (en plein milieu de la Cop 21, les enjeux climatiques ont été au centre des discussions) et réconfortante.

visuels: affiche officielle du festival; photo ©Olivia Leboyer

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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