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[Critique] »La chute des hommes » Cheyenne-Marie Carron écoute les âmes perdues

[Critique] »La chute des hommes » Cheyenne-Marie Carron écoute les âmes perdues

13 octobre 2016 | PAR Olivia Leboyer

chute

D’un film à l’autre, Cheyenne-Marie Carron explore la question de l’identité : parcours initiatique vers l’adoption dans La Fille publique, épreuve de la conversion dans L’Apôtre, réflexion sur les racines et le racisme dans Patries. Ici, nous sommes plongés au cœur du Djihad. Un film nécessaire, éclairé et, paradoxalement, plein de bonté.

[rating=4]

Ne nous soumets pas à la tentation (2011) était centré sur trois personnages, dont les destins se croisaient. Cheyenne-Marie Carron reprend cette construction en triptyque, qui a quelque chose de sacré: tour à tour, nous suivons Lucie (Laure Lochet, présence rayonnante), jeune étudiante passionnée par l’art des parfums, qui part pour un voyage dans un pays en guerre (qui n’est pas nommé, sans doute la Syrie) ; puis Younès (Nouamen Maamar), le chauffeur de taxi qui, à la sortie de l’aéroport, la livre à une bande de djihadistes ; et enfin un jeune Français appartenant à ce grouspuscule (François Pouron).

Lucie nous apparaît d’abord de dos, silhouette déjà sur le point de disparaître. La première partie du film, presque élégiaque, est resserrée autour du cercle familial de la jeune fille, aimant et rassurant. La mère, d’origine ukrainienne, chrétienne, est évidemment inquiète : elle offre à Lucie une icône protectrice. Le père, lui, est païen, et naturellement confiant. De son côté, le petit ami de la jeune fille conserve un badinage léger mais parle déjà ardemment du retour.

Après ces séquences de temps suspendu, derniers instants de liberté, nous nous attachons aux pas de Younès, le chauffeur-ravisseur. Très mignon, plutôt influençable, le jeune homme vit de petits expédients et se sent de plus en plus diminué aux yeux de sa femme et de son fils. Incapable de les faire vivre décemment, il ne se sent plus un homme. Quand l’occasion de gagner une grosse somme se présente, il ne peut pas résister longtemps. Là encore, le portrait est fin, surtout dans les dialogues de Younès avec son épouse, qui crie son sentiment d’enfermement dans les lois de ce pays invivable. Les figures de femme, ici, échappent un peu aux faiblesses des hommes : c’est d’elles que vient le réconfort, même au sein du camp de détention.

Là, le troisième personnage, le Français converti dont on ne connaîtra pas le nom initial, demeure le plus opaque. Le regard est presque toujours fixe, douloureux. Concentré sur sa mission, il confie se sentir pleinement un homme parmi les djihadistes. Même si, parfois, la violence extrême le déroute. Cheyenne-Marie Carron décrit de manière très subtile les tactiques de manipulation du chef, usant alternativement de la bonhomie et de l’intimidation. Le courroux d’Allah est invoqué pour remettre de l’ordre dans cette troupe de bras cassés, facilement impressionnables. Ils se sentent les héros d’une nouvelle ère, qui les vengerait enfin de la colonisation. Ce Français au visage fermé, pris dans une spirale de destruction, va entrevoir, à la fin, une lumière possible.

Ambivalent, troublant, le dernier plan ouvre un espace singulier, où la foi peut encore trouver une place. Car, dans le cinéma de Cheyenne-Marie Carron, puissant et inspiré, aucun personnage n’est condamné ou jugé absolument.

La chute des hommes, de Cheyenne Marie Carron, France, 2h20, avec Laure Lochet, Nouamen Maamar, François Pouron, Sofiia Manousha, Diane Boucai, Walid Afkir, Adam Hegazy, Tarik Jallal, Issam Rachyd-Ahrad. Sortie le 23 novembre 2016.

visuels: affiche, photo et bande annonce officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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