Arts

Miss.Tic, artiste épanouie

25 janvier 2011 | PAR Cecile David

Artiste de référence dans le milieu du street art français, Miss. Tic est une artiste passionnée qui projette sur mur ou sur toile ses modèles féminins, accompagnés de jeux de mots frivoles, souvent puissants. Depuis maintenant près de vingt-cinq ans, elle poétise les murs des rues de Paris avec autant de fierté que lorsqu’elle œuvre au sein d’une galerie.

Miss. Tic fait partie de ces grandes gueules sympathiques qui vous envoient en pleine figure leur aura fortifiée par les années.

 

Piquante

17h30. Miss.Tic ouvre la porte de son atelier avec un large sourire, une cigarette fumante coincée entre le majeur et l’index. C’est fou le charisme que dégage ce bout de femme à la silhouette pourtant si fluette. Cette assurance, elle la doit en partie à son expérience et à la reconnaissance du monde de l’art. Un retour positif qu’elle n’a pas attendu très longtemps. Vingt-cinq ans maintenant que Miss.Tic fait partie des murs de Paris. Elle qualifie son travail d’ « art mural ». « Le terme street art est trop large. Il recouvre tous les arts de la rue, que ce soit la musique ou le théâtre. »

Son truc ? La bombe, l’outil, mais aussi la femme surexposée dans les magazines. Son toc ? Le pochoir. Elle pose le premier sur un mur, en 1985. En 1986, elle réalise sa première exposition, « Pochoirs », à la galerie du Jour Agnès B.

Quand on lui demande ce qu’elle pense de ce passage récent du mur à la toile entrepris par les artistes « nés » dans la rue, elle rit. « Vous, les journalistes, vous êtes bien en retard. Ça ne date pas d’hier. Ça fait longtemps que les galeristes s’intéressent à notre travail. Regardez-moi ! En 1986, première expo. Les médias ont mis du temps à se rendre compte de ce qui était en train de se passer sous leur nez depuis des années. Quand je lis « Miss.Tic enfin en galerie » ou un truc du genre ça m’exaspère. Une fois, ok, mais quand c’est la quarante-sixième fois, c’est bon, stop. » C’est vrai, mais peut-être est-elle une exception. « Non. » Et elle enchaîne sur la Tunisie « C’est exactement pareil. C’est seulement maintenant qu’on se réveille alors que ça fait vingt-trois ans que Ben Ali est au pouvoir. »

Oui, Miss.Tic parle de la femme, de l’amour, mais puise aussi son inspiration dans la politique, la mort, la place que l’homme détient dans le monde.

En ce qui concerne ses lieux d’exposition, il n’y a aucun paradoxe pour elle à travailler à la fois sur les façades des bâtiments et dans les lieux institutionnalisés. Miss.Tic est aussi à l’aise à l’extérieur qu’à l’intérieur. « Je travaille d’abord sur un support de peintre. Ensuite je fais une sélection pour la rue. » N’est-ce pas frustrant de voir ses créations murales effacées par le temps ou par un détergent ? « Non. Ça ne me fait rien du tout. »

Si Miss.Tic assume sa présence dans les galeries, ce n’est pas le cas de tous les street artistes. Certains résistants refusent d’être exposés. Elle s’esclaffe. « Oui, c’est vrai, il y a toujours des résistants mais il faut arrêter. Tout le monde a besoin de reconnaissance. Et puis si on leur fait un chèque, ça m’étonnerait qu’ils le refusent. Il y en a qui sont là uniquement pour se faire remarquer. »

Il faut préciser que Miss.Tic n’est pas de ceux qui éprouvent un plaisir particulier à créer dans l’illégalité. « C’est très contraignant. Avant je ne demandais pas d’autorisation. J’ai passé plusieurs nuits blanches dans les postes avec fouilles au corps et tout le reste. Je préfère être dans la légalité. C’est beaucoup plus agréable. » Elle n’éprouve aucune rancœur envers le corps policier. « Ils font leur boulot ». Aujourd’hui, elle demande systématiquement l’autorisation des propriétaires avant de dégainer sa bombe devant leur façade. « C’est une façon de rester présente. » Hors-la-loi, elle n’aurait pas continué longtemps.

Miss.Tic est désormais une artiste plasticienne reconnue mais aussi une poète. Les deux vont de paire. « L e s mots sont importants. Il y en a qui n’ont rien à dire, qui font simplement de la décoration […] En fait il y a ceux qui sont encore à l’école maternelle et ceux qui sont en études supérieures. » s’amuse-t-elle à souligner. Plus sérieusement, elle précise que selon elle, en haut de l’échelle règne Basquiat, « le Rimbaud du street art. »

Miss.Tic la poétesse manie les noms, les verbes et les adjectifs avec aisance, les assemble avec intelligence. « Go homme », « Alerte la bombe » sème-t-elle à côté des femmes seules ou en couple qu’elle imagine. Des expressions qui claquent. Elle joue sur la polysémie d’un mot, sur les homophonies des autres, sur toute cette symphonie qui sommeille en chacun d’eux.

L’artiste explique que la poésie qui émane de ses œuvres vient aussi de l’endroit où elles se trouvent. « Ce peut être un rayon de soleil, un élément imprévu qui vient apporter une note supplémentaire. C’est aussi la façon dont une personne va rencontrer l’œuvre. Ce sont toutes ces choses qui se produisent quand je ne suis pas là. »

 

Anti-clichés

Miss.Tic est un personnage, non, pas une sorcière comme celle à qui elle doit son surnom, mais une artiste avec les pieds sur terre, qui l’ouvre quand c’est nécessaire. De nombreux articles et reportages lui ont été consacrés. Quand les médias évoquent les arts de la rue, son nom est systématiquement cité.

Son art ne lui a pourtant pas toujours suffi pour vivre. « Les artistes ne doivent pas gagner d’argent. C’est une des nombreuses idées reçue sur le milieu artistique. Dans la vie, rien n’est facile et c’est pareil pour tout le monde. » Pendant un certain temps, elle cumule les petits boulots tout en restant proche du monde de l’art. Non, elle n’enseignait pas dans les écoles. « Je ne suis pas faite pour ça. » Miss.Tic préfère le concret. Elle conçoit notamment le logo des transports Ucar. « On est au XIXe siècle dans le monde de l’art. Soit on a un frère comme Van Gogh pour nous aider soit on se débrouille. »

Autre cliché qu’elle balaie en deux mots, le jeu de miroir entre l’artiste et son art. « Il y a toujours une part de l’artiste qui transparaît dans ses œuvres, mais ce n’est pas le but. Bien sûr que cette femme c’est moi, oui, mais je ne chronique pas ma vie. Ma démarche est moins narcissique que ça. »

Et quant il s’agit de l’interroger sur la perte prématurée de ses parents et de son frère, elle piétine une nouvelle fois un énième cliché. Non, une enfance douloureuse n’est pas une condition pour créer. « J’étais déjà comme je suis depuis toute petite. J’ai commencé à écrire de la poésie vers huit-neuf ans. J’étais déjà une chipie, une chieuse à cette époque. C’était déjà là. […] La perte a dû changer quelque chose mais quand on gratte un peu, on se rend compte que tout le monde a un événement sombre enfoui en lui. » Être orpheline n’est pas un drame pour elle. « Je le conseillerais même ! »

Et puis d’ailleurs, Miss.Tic ne crée pas quand elle se sent mal. « J’ai besoin d’être bien dans mes pompes. Le malheur, ça pollue. Je n’écris pas pour exorciser les choses [ni] pour me soigner parce que je ne me sens pas malade. » Elle confie tomber dans le lyrique et le pathos dès qu’elle se laisse submerger par ses émotions, souvent après avoir un peu trop abusé de substances enivrantes. « Tout ce que je déteste. Je suis anti-guimauve. Pour créer, il faut une certaine distance. »

 

Artiste épanouie

Vingt-cinq ans que Miss.Tic expose ses femmes rebelles, icônes des magazines qu’elle questionne. Et elle ne s’en lasse pas. « Comme disait quelqu’un de célèbre « Le plus difficile ce sont les soixante premières années. » […] J’éprouve encore plus aujourd’hui ce besoin de créer. C’est comme le désir de faire l’amour. J’ai autant besoin de créer que de faire l’ amour. Mon appétit est même de plus en plus grand. » Un désir entretenu par la reconnaissance du milieu. « Là aussi c’est comme l’amour. Quand on vous dit des mots doux tous les jours, ça le fortifie. »

Miss.Tic, femme artiste de cinquante ans et quelques éclaboussures, se sent bien. Toujours le mot pour rire ou pour « gueuler », elle aime sa vie, la dévore. « Je préfère vivre pour mon art qu’être une artiste morte exposée dans les musées. »

 

Miss.Tic ne mâche pas ses mots, elle les balance sur les murs, partout, en intérieur, en extérieur. Depuis plus de vingt ans. Aucune date de péremption à l’horizon.

 

 

Actualités :

 

– « A la vie à l’amor » : Miss.Tic est actuellement présente à la Galerie W, Éric Landau
44 rue Lepic-75018 Paris
Jusqu’au 31 Janvier 2011, sept jours sur sept, de 10h30 à 20h
Renseignements au 01 42 54 80 24

 

« A la vie à l’amor », c’est aussi le titre de son nouveau livre.
Critères Éditions – Collection « Opus Délits », n°15

L’Espace Pierre Cardin rend hommage à Gainsbourg le 8 février
Néo-psyché : Crocodiles, Sleep Forever
Cecile David

3 thoughts on “Miss.Tic, artiste épanouie”

Commentaire(s)

  • Margaux

    j’adore ce que miss.tic fait c’est génial et beau … vous changez quand de pays??? venez en Nouvelle-Calédonie(ile du Pacifique) nous offrir votre art!!!!

    août 24, 2011 at 4 h 46 min

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