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Les enfants dans la Shoah, une exposition qui regarde vers l’Est au Mémorial

Les enfants dans la Shoah, une exposition qui regarde vers l’Est au Mémorial

19 juin 2012 | PAR Yaël Hirsch

Du 19 juin au 30 décembre 2012, le mémorial de la Shoah commémore l’année 1942 qui correspond en France aux première grandes vagues de déportations de tous les juifs vers les camps d’extermination, y compris les enfants. Que les nazis aient éliminé 1.5 million de juifs européens (dont 11 000 enfants français) de moins de 18 ans se situe bien « Au cœur du génocide » qu’a été la Shoah puisque l’assassinat des enfants témoigne de la ferme volonté du 3ème Reich d’éliminer tout un peuple. L’exposition est allée puiser dans certains fonds rarement vus en France venant notamment du ghetto de Lodz et de certaines archives israéliennes et contextualise des photos, jouets et écrits d’enfants et adolescents exterminés.

L’exposition s’ouvre sur une vidéo qui témoigne du « monde d’avant » et d’un poème de l’artiste tchèque Petr Ginz mort à 16 ans à Auschwitz, puis elle ouvre sur trois grandes salles séparées en 8 sections. A l »intérieur la scénographie est simple et efficace : des panneaux de bois sont dressés, qui présentent les documents (photos, dessins, reproductions de journaux …). Parfois certains objets sont montrés dans des vitrines. L’exposition présente le sort des enfants dans la Shoah au sens large : sur les enfants dans la Shoah au sens « large ». Tout commence donc en 1933 par deux panneaux qui présentent brièvement le sort des enfants juifs allemands et autrichiens jusqu’à la solution finale en passant par leurs témoignages de la Nuit de cristal. Après cet aperçu du quotidien des enfants juifs à l’Ouest, le parti pris de l’exposition -qui est certainement également fonction des archives sur lesquelles elle s’appuie- est vraiment de se pencher sur l’Est de l’Europe, notamment à travers la vie des enfants dans les ghettos puisqu’ils étaient l’antichambre de leur envoi dans les camps où ils étaient, dans leur grande majorité, immédiatement gazés.

Une grande carte permet de situer les 400 ghettos qui ont toujours été immédiatement constitués par l’occupant allemand dès 1939 en Pologne. La vie quotidienne, la faim et même le travail des enfants (parfois ils travaillaient dès l’âge de 8 ou 9 ans) sont retranscrits pour les ghettos polonais (Lodz, Varsovie, Wilno) à travers des textes (notamment le journal du jeune Dawid Sierakowiak, 17 ans et mort de faim dans le ghetto de Lodz, ou le discours du chef du conseil juif de Lodz, Chaïm Rumkowski, enjoignant les familles de laisser partir leurs enfants lors des premières grandes rafles de septembre 1942) et des photos qui n’ont rien à voir avec la propagande nazie (notamment des clichés rares de Mendel Grossman)et montrent la réalité de la situation. Avec les gens âgés, les enfants ont été les premiers à être déportés des ghettos vers les camps de la mort ce que montre l’exposition. Puis un long mur est dédié au camp Theresienstadt, vitrine de propagande nazie sur la manière dont ils traitaient les juifs, mais où les enfants avaient accès à des cours, des jouets (superbe vitrine) et même un opéra : Brundibar, de Adolf Hoffmeister (voir un extrait, utilisé par la propagande nazie, ci-dessous). On découvre la vie des enfants à Theresienstadt à travers les caricatures de Leo Haas, qui montre tout ce que les enfants n’ont plus eu le droit de faire (manger, courir…, voir ci-contre); et également à travers les superbes scènes dessinées par Helga Weissova (voir vidéo de présentation de la jeune-femme ci-dessous). Un long mur de photos suit avec les images les plus emblématiques des enfants dans la Shoah (Anne Franck, le petit garçon effrayé lors de l’arrestation de 20 personnes dans le ghetto de Varsovie…).

La dernière salle ramène un peu d’Ouest dans le décor et est probablement celle qui fonctionne le moins bien: un mur sans images cite quelques phrases de dignitaires nazis sur la nécessité de tuer aussi et surtout les enfants juifs. Au centre, une table basse mêle des topos assez généralistes et pas très clairs sur les camps de transit et d’extermination, sans focus spécifique sur les enfants. Le doute culmine quand une vitrine montre du doigt les seules Croatie et Roumanie comme ayant « collaboré à la mise à mort » des juifs. Dans un pays comme la France où la collaboration a mis plus de cinquante ans à être officiellement reconnue, il aurait peut-être été judicieux de se montrer plus précis sur ce point- ou de ne pas le soulever du tout pour la Croatie et la Roumanie. Au fond, passage tout aussi rapide et frustrant sur le rôle des enfants dans la résistance juive. Toujours dans cette salle, un seul mur est dédié au sauvetage des enfants juifs (avec à l’ouest la figure de Félix Chevrier pour l’OSE et à l’est celle d’Irena Sendlerowa). Comme l’ont rappelé historiens du mémorial, Jean-Yves Potel et Olivier Lalieu, l’expo a pris le parti de ne pas beaucoup parler des enfants cachés et donc survivants et qui auraient trop fait parler d’eux dans les derniers dix ans,  pour se focaliser sur ceux qui ont été assassinés et représenteraient le véritable sort des enfants au cœur du génocide juif. C’est ce parler « peu » qui est vraiment problématique et présenter deux justes ne suffit pas vraiment à saisir pourquoi les enfants dans la Shoah seraient ceux du ghetto et pas ceux cachés dans des familles par des réseaux de sauvetage. Ainsi la vie des enfants à l’Ouest, où il n’y avait pas de ghettos est rapidement survolée en final : un peu d’Anne Franck, quelques réfugiés, une évocation rapide des rafles, puis sans transition l’Affaire Finaly et la libération, où l’on retrouve enfin quelques photos d’enfants juifs.

Très bien construite quand il s’agit de la vie des enfants dans les ghettos, l’exposition qui explique pourquoi elle ne parle pas vraiment d’eux dans les camps, finit donc sur certaines ellipses et sans véritable conclusion. « Comme d’habitude dans nos expositions il y a beaucoup à lire », nous avait prévenue, la commissaire, Sophie Nasgiscarde, malheureusement, soit l’espace n’est pas assez grand pour dissiper certaines graves approximations, soit la problématique de ce que l’on peut et doit montrer quand on parle des enfants dans la Shoah est trop difficile à établir. Décevante, l’expo n’en est pas moins l’occasion de découvrir certaines photos, dessins et textes de et par des jeunes de moins de 18 ans absolument bouleversants. Elle permet également au mémorial d’orienter ses programmes dans cette direction à travers des projections (programme ici) et de grands évènements scientifiques comme par exemple le grand colloque sur les enfants cachés du dimanche 1er juillet 2012 co-organisé par le Centre Georges-Devereux de Paris 8, avec entre autres Serge Klarsfeld, Katy Hazan, Tobie Nathan, Nathalie Zadje, Boris Cyrulnik, Laure Adler, Bernard Kouchner et Jack Lang.

Note : en supplément du Point du 21 juin 2012, ne manquez pas le fascicule sur les enfants dans la Shoah.

Grand angle :Enfant juifs du ghetto de Lodz déportés pendant la Gehsperre. Lodz, Pologne, septembre 1942© Mémorial de la Shoah/CDJC.

photo 1 : Enfant juive à son arrivée au camp de Harwich, Angleterre, 2 décembre 1938 © mémorial de la Shoah/ CDJC

photo 2 : Leo Haas « Kind, das darfst du nicht ».

Photo 3 : dessin de Helga Weissova.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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